L’Éclat du soleil

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Patrul Rinpoche

Dza Patrul Rinpoche

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L’Éclat du soleil

par Patrül Rinpoche

Avec dévotion, je rends hommage aux sugata,
A leur dharmakâya, à leurs nobles héritiers et à tous ceux dignes de respect.
En accord avec les écritures, je vais ici brièvement décrire
La manière de s’engager dans la conduite des héritiers des bouddhas.[1]

La présentation comporte quatre parties :

  1. le pratiquant, la personne qui sert de support ;
  2. l’attitude à adopter lors de la pratique ;
  3. les pratiques elles-mêmes ;
  4. le résultat de ces pratiques.

1. LE PRATIQUANT

Premièrement, la personne qui sert de support pour la pratique est doué de toutes les libertés et richesses et possède foi et compassion.

2. L’ATTITUDE À ADOPTER POUR PRATIQUER

Deuxièmement, l’intention de la bodhicitta possède deux aspects : aspiration et action.

1. Aspiration

Premièrement, pour l’aspiration, il est dit :

Faire s’élever la bodhicitta, c’est : pour le bien d’autrui,
S’efforcer d’atteindre l’Éveil complet[2].

En d’autres termes, il s’agit de l’intention de vouloir atteindre l’Éveil complet pour le bien de tous les êtres.

2. Action

Le second aspect, l’action, est l’engagement à s’entraîner aux pratiques des bodhisattvas.

Prendre les vœux de bodhisattva

Dans le but d’intégrer cet aspect de la bodhicitta à notre continuum mental, nous pouvons recevoir les vœux d’un maître – il faut pour cela suivre la procédure rituelle, soit selon l’école de l’Esprit seul, soit selon celle de la Voie du milieu.

Mais ici sera expliquée la manière de les pratiquer par soi-même. Il y a trois étapes : (a) préparation, (b) partie principale et (c) conclusion.

A. Préparation

Elle comporte trois parties : (i) engendrer l’enthousiasme, (ii) la pratique en sept branches, (iii) l’entraînement de l’esprit.

i. Engendrer l’enthousiasme

Donnez naissance à un sentiment d’enthousiasme face aux bienfaits de la bodhicitta, tel que l’explique le premier chapitre du Bodhicharyâvatâra.

[4] Cette forme humaine libre et pleine de dons est très difficile à obtenir.
Maintenant que vous avez la chance de réaliser ce potentiel humain complet,
Si vous ne faites pas bon usage de cette occasion,
Comment pourriez-vous espérer obtenir à nouveau une telle chance ?

[5] Comme lorsqu’un éclair, perçant les ténèbres d’une nuit sombre et nuageuse,
Projette, pour un court instant, sa vive lumière,
Aussi rarement, par le pouvoir des bouddhas,
Naît, dans l’esprit des êtres du monde, la bodhicitta.

[6] Alors que toutes les vertus ordinaires sont toujours fragiles,
La négativité est puissante et irrésistible,
Hormis l’esprit tourné vers la bouddhéité parfaite,
Quelle autre vertu est capable d’y faire obstacle ?

[7] À travers les âges, par la sagesse de leur contemplation,
Les puissants bouddhas en ont réalisé l’immense bénéfice :
Elle seule aide les êtres, en nombre illimité,
À atteindre aisément les bonheurs les plus élevés.

[8] Que ceux qui aspirent à triompher des misères de la vie,
Et désirent mettre un terme à la détresse des autres ;
Que ceux qui recherchent des joies sans limites
Jamais ne renient la bodhicitta.

[9] Dès l’instant où s’élève,
Dans le cœur des êtres, esclaves du samsâra, la bodhicitta,
Ils sont dignes du titre d’héritiers des bouddhas,
Et du respect des dieux, des hommes et du monde.

[10] À l’égal de l’élixir suprême des alchimistes,
Elle fait, de cette forme humaine ordinaire et impure,
Un corps de bouddha d’une incommensurable valeur –
Telle est la bodhicitta : puissions-nous nous en éprendre éperdument !

[11] Dans leur infinie sagesse, ceux qui seuls guident les êtres,
Après l’avoir contemplée, en ont reconnu la valeur.
Quiconque aspire à se libérer des états conditionnés
Devrait se saisir de cette précieuse bodhicitta et la maintenir.

[12] Comme l’arbre à plantain, toutes les autres vertus
Disparaissent après avoir donné leurs fruits.
L’arbre merveilleux de la bodhicitta, au contraire,
Perpétuellement prodigue ses fruits et croît continûment.

[13] En faisant naître la bodhicitta, se trouvent instantanément libérés
Même ceux qui ont perpétré les plus intolérables méfaits,
Comme le sont de leurs peurs ceux qui côtoient un compagnon courageux,
Quelle raison aurait donc le prudent de ne pas lui accorder sa confiance ?

[14] Comme le brasier de la fin des temps,
Elle annule en un instant de terribles fautes.
Ainsi que le seigneur Maitreya l’a enseigné à Sudhana,
Ses bienfaits sont incommensurables.

[15] Il faut comprendre, pour résumer,
Que la bodhicitta a deux aspects :
L’aspiration de l’esprit à l’Éveil,
Et la bodhicitta en action.

[16] De même que chacun voit la différence qu’il y a entre
Désirer se rendre quelque part et se mettre effectivement en route,
Le sage doit comprendre ces deux aspects,
Reconnaître leur différence et l’ordre dans lequel ils sont présentés.

[17] La bodhicitta d’aspiration procure de grands bénéfices
Même lorsque l’on continue à tourner en rond dans le samsâra ;
Elle ne donne pas naissance, cependant, à cet incessant flot de mérite
Qui ne peut provenir que de la seule bodhicitta en action.

[18] Du moment où l’on adopte sincèrement
Cette attitude irréversible,
Celle de l’esprit qui aspire à libérer complètement
Les mondes remplis d’êtres en nombre illimité,

[19] Dès lors, même pendant le sommeil
Ou les moments d’inattention,
S’élève avec force un mérite incessant,
Vaste comme le ciel.

[20] Le Bouddha l’a expliqué,
Ainsi que les raisons d’une telle assertion,
Dans un enseignement donné à la requête de Subahu
À l’intention de ceux enclins aux chemins inférieurs.

[21] Si des mérites sans nombre sont acquis par ceux qui,
Dans l’intention de faire le bien,
Ont la simple pensée de soulager la peine
De qui souffre juste d’un mal de tête,

[22] Que dire, alors, de la volonté
De dissiper les souffrances infinies de tous les êtres,
Ou du désir qu’ils puissent acquérir
Les qualités infinies de l’Éveil ?

[23] Notre mère, notre père,
Les dieux ou les grands sages,
Le puissant Brahmâ même,
Ont-ils une telle bienveillance ?

[24] Ces êtres qui n’ont jamais,
Pour eux-mêmes, entretenu cette aspiration –
Pas même en rêve – comment
Ont-ils pu la faire s’élever pour autrui ?

[25] Une telle pensée – vouloir, pour les autres
Ce que même pour soi, on ne désire pas –
Est un état d’esprit extraordinaire et précieux,
Et son apparition, une merveille inégalée !

[26] Cette source de joie pour tous ceux qui errent dans l’existence,
Cet élixir qui soigne la souffrance de tous les êtres,
Ce bijou sans prix, cet ornement de l’esprit,
Comment un tel mérite pourrait-il jamais être évalué ?

[27] Et si le simple vœu d’accomplir le bien des autres
Surpasse, en mérite, les offrandes faites aux bouddhas,
Que dire alors des efforts déployés en vue du bien-être
De tous sans exception ?

[28] Bien qu’ils désirent être heureux, dans leur ignorance
Ils détruisent leur propre bien-être, comme s’il était leur pire ennemi.
Bien qu’ils désirent être libres de la souffrance,
Ils se ruent tête baissée vers la souffrance elle-même.

[29] Pour combler quiconque de joie,
Pour couper à la racine la souffrance
De ceux à qui le moindre bonheur fait défaut,
Et qui ploient sous le fardeau des chagrins,

[30] Pour mettre un terme, aussi, à leur illusion,
À quelle autre vertu comparer la bodhicitta ?
Quel ami est capable de tant ?
Y a-t-il autre chose qui amène autant de mérite ?

[31] Si même ceux qui accomplissent de bonnes actions, en retour
De faveurs passées, sont dignes de louanges,
Que dire alors des bodhisattvas
Qui conduisent leurs bonnes actions spontanément ?

[32] Il y a ceux qui offrent à l'occasion un repas à quelques-uns;
Leur don, fait uniquement de nourriture et fait avec condescendance,
Se limite à un court instant et calme la faim d’une demi-journée tout au plus; Pourtant ils passent malgré tout pour vertueux aux yeux du monde.

[33] Peuvent-ils, toutefois, être comparés à ceux qui offrent,
Pour un temps infini, à une infinité d’êtres,
La satisfaction de tous leurs désirs :
L’insurpassable félicité née de la bouddhéité ?

[34] De ceux qui manifestent de l’hostilité
A l’égard de ces bienfaiteurs, les héritiers des bouddhas,
Le Sage a dit qu’ils languiront dans les enfers
Pour autant d’ères qu’aura duré d’instants leur malveillance.

[35] À l’opposé, les considérer avec bienveillance
Procure des bienfaits à plus grande échelle encore.
Car même dans l’adversité, les bodhisattvas
Ne font pas le mal, seulement toujours plus de bien.

[36] Je me prosterne devant ceux en qui est né
Cet esprit précieux, éminemment sacré !
Je prends refuge dans ces sources de joie
Qui procurent le bonheur, même à ceux qui leur nuisent.

ii. La pratique en sept branches

Avant d’effectuer la pratique en sept branches, qui permet de réaliser les accumulations, considérez que vous et tous les autres êtres animés êtes rassemblés en présence d’un réel champ de mérites qui inclue les bouddhas victorieux et leurs héritiers, les bodhisattvas, et pensez à toutes leurs merveilleuses qualités.

La branche de l’offrande

Arrangez une offrande de fleurs, d’encens, de lampes, d’eau pure, de nourriture et de boisson aussi généreuse que vous le pouvez. Imaginez ensuite des montagnes constellées de joyaux, des forêts enchanteresses et tous les endroits sauvages et de grande beauté de par le monde – les « offrandes de ce qu’on ne possède pas ». Offrez ces deux types de présents, ceux que vous possédez et ceux qui ne vous appartiennent pas, à l’aide des versets suivants[3] :

[1] Afin de pouvoir adopter ce précieux joyau de l’esprit,
J’accomplis maintenant cette offrande des plus excellentes aux bouddhas,
Au Dharma sacré – ce joyau rare et sans défaut –
Et aux héritiers des bouddhas aux qualités illimitées.

[2] J’offre toutes les variétés de fruits et de fleurs
Et toutes sortes de potions apaisantes,
Tous les joyaux que recèle ce monde
Et toutes ses eaux rafraîchissantes et pures,

[3] Chaque montagne emplie de gemmes précieuses,
Chaque forêt isolée, inspirante,
Des arbres paradisiaques en fleurs,
Des arbres aux branches chargées de fruits exquis,

[4] Les senteurs parfumées des dieux et d’autres royaumes,
L’encens, les arbres qui accomplissent les vœux et portent des gemmes magiques,
Des moissons spontanées mûries sans labour,
Et tout ce qui est beau et digne d’être offert,

[5] Des étangs et des lacs couverts de lotus en fleurs
Où résonne l’appel plaisant des cygnes,
Toute chose belle, tout lieu agréable n’appartenant à personne,
Jusqu’aux confins de l’espace illimité.

[6] Toutes ces choses, créées dans mon esprit, aux suprêmes bouddhas
Et à leurs héritiers, les bodhisattvas, j’en fais le présent parfait.
Regardez moi avec bonté, ô sublimes Seigneurs emplis de compassion
Et acceptez cette offrande que maintenant je vous fais.

[7] Dépourvu de tout mérite, je suis démuni
Et n’ai rien d’autre à offrir.
Ô protecteurs, pour qui seul le bienfait d’autrui importe,
Par votre immense pouvoir, acceptez ceci, pour mon bien.

Avec les versets suivants, offrez vos propres corps, parole et esprit à leur service :

[8] Aux bouddhas et à leurs héritiers, les bodhisattvas,
J’offre mon corps, maintenant et dans toutes mes vies à venir.
Êtres au courage suprême, acceptez-moi complètement
Car, avec dévotion, je serai votre serviteur.

[9] Si vous m’acceptez et me prenez totalement à votre service,
Je ne craindrai plus le samsâra en apportant de l’aide à autrui.
Mes actes nuisibles appartiennent au passé
Et, à partir de maintenant, je fais le vœu de ne plus commettre d’actions mauvaises.

Avec les versets suivants, faites des offrandes imaginées :

[10] À des bains emplis de senteurs apaisantes,
Aux sols de cristal étincelants,
Aux colonnes incrustées de pierres précieuses
D’où sont tendus des dais de perles,

[11] Je convie les bouddhas et leurs héritiers, les bodhisattvas.
Je leur en fais la requête : venez vous baigner dans ces eaux parfumées
Versées de jarres faites de joyaux exquis,
Aux sons de chants mélodieux.

[12] Laissez-moi ensuite vous sécher à l’aide d’étoffes incomparables,
Immaculées et parfumées,
Et vous vêtir des plus excellents atours,
Aux couleurs vives et au parfum léger.

[13] Je fais l’offrande des plus fines et douces étoffes
Et de centaines des plus belles parures
Pour orner les corps du noble Samantabhadra,
De Mañjugosha, de Lokeshvara et de tous les autres.

[14] Avec les plus sublimes des parfums,
Imprégnés des arômes d’un milliard de mondes,
J’oindrai le corps de tous les bouddhas
Jusqu’à lui donner le lustre de l’or finement poli.

[15] Aux sages puissants, parfaits bénéficiaires de mon offrande,
Je présenterai le lotus rouge et le divin mandarava,
La fleur d’uptala bleue et d’autres bouquets parfumés
Tressés avec art en guirlandes aux couleurs éclatantes.

[16] J’offre aussi des nuages d’encens
Dont l’arôme captive l’esprit,
Et, en un festin riche et généreux, nourritures et boissons
Dignes de figurer à la table des dieux.

[17] J’offre de lampes par rangées entières,
Parfaitement façonnées en forme de lotus d’or,
Et je répands des pétales de fleurs
Sur un sol égal et parsemé d’encens.

[18] J’offre des palais divins résonnant de chants de louange,
Scintillant de l’éclat des perles et des gemmes,
Architecture sublime dans l’immensité de l’espace.
Tout cela je l’offre à ceux dont la nature est compassion.

[19] Des parasols au manche d’or incrusté de pierres,
Bordés de passementeries aux dessins élaborés,
Érigés, de proportions parfaite, plaisants à l’œil ;
Maintenant et à jamais, j’offre cela à tous les bouddhas.

Viennent ensuite les offrandes faites par le pouvoir de l’aspiration, à l’aide des versets suivants :

[20] Puisse encore une multitude d’offrandes,
Accompagnées d’une musique mélodieuse
Être offertes, par vagues successives,
Pour soulager la peine de tous les êtres.

[21] Puissent fleurs et gemmes précieuses
Tomber en une pluie incessante
Sur tous les joyaux du Dharma,
Les monuments sacrés et les statues.

[22] Comme Mañjugosha et tous les autres
Firent des offrandes à tous les bouddhas,
De la même façon offrirai-je moi aussi aux Sugata
Et à tous leurs héritiers, les bodhisattvas.

[23] Par de vastes océans de mélodieux chants de louange,
J’honore ces océans de toutes les qualités.
Puissent des nuées d’éloges doux et agréables
S’élever vers eux sans interruption.

Enfin, avec ces versets, offrez hommage et respect :

[24] Multipliant mon corps autant de fois qu’il y a d’atomes
Dans l’univers, je me prosterne et salue
Les bouddhas du passé, du présent et du futur,
Le Dharma et l’Assemblée suprême.

[25] Devant tous les supports de la bodhicitta
Et tous les stupas, je m’incline,
Ainsi que devant les maîtres et précepteurs
Et tous ceux qui pratiquent la discipline.

Pour ces huit types d’offrandes[4], assurez-vous que le sens des mots soit bien présent à votre esprit. Offrez-les alors du plus profond du cœur.

Toutes ces offrandes sont faites en présence des Trois Joyaux, qui sont le champ pur. Les substances elles-mêmes sont pures, non souillées par des actions négatives ou par l’avarice. La motivation également est pure parce que tout espoir de gain ou d’une récompense karmique en retour en est absent.

Prendre refuge

Considérez que l’objet de votre refuge est exceptionnel – les Trois rares et suprêmes Joyaux du Grand Véhicule extraordinaire – et que vous faites cela avec une motivation elle aussi exceptionnelle­ – pour le bienfait de tous les êtres animés – jusqu’à l’Éveil complet. Récitez la strophe 26 trois fois :

[26] Jusqu’à ce que l’essence de l’illumination soit atteinte,
Je prends refuge dans le Bouddha
Mais aussi dans le Dharma
Et la foule des bodhisattvas.

Confession des actions négatives

[27] Devant les bouddhas et bodhisattvas parfaits
Présents dans toutes les directions de l’espace,
Personnifications de la grande compassion,
Je joins les mains et prie :

A l’aide de ce verset, nous adressons notre prière à ceux qui reçoivent notre confession et demandons leur compréhension. Considérons que :

  • nos actions négatives passées sont comme un poison dans notre corps ;
  • les Trois Joyaux, qui sont notre soutien, sont comme le médecin, capable de guérir le mal causé par le poison ;
  • le Dharma, l’antidote, est le médicament ;
  • la ferme résolution de ne pas répéter de telles actions à l’avenir est semblable au nectar qui nous guérit et nous rend la santé.

Une fois que nous avons donné naissance à ces quatre pensées, cultivons la force du regret à l’aide des versets 28 à 46 :

[28] Dans cette vie, et mes autres vies en nombre incalculable
Passées à errer dans le samsâra sans commencement,
Par ignorance, j’ai causé des torts
Et poussé d’autres à faire de même.

[29] Aveuglé par les illusions de l’ignorance,
Je me suis réjoui du mal ainsi fait.
Je vois maintenant quelle erreur c’était
Et je le confesse sincèrement devant les bouddhas.

[30] Tout ce que j’ai fait à l’encontre des Trois Joyaux,
De mes parents, de mes maîtres ou d’autres,
Poussé par la violence de mes égarements,
Par le corps, la parole et l’esprit,

[31] Tous les forfaits que, malfaisant, j’ai perpétrés,
Les tares dont m’ont revêtu mes innombrables fautes,
Les crimes insupportables que j’ai commis,
Je les proclame ouvertement devant vous, guides du monde.

[32] Ma vie pourrait bien parvenir à son terme
Avant que ne soit purifiée toute ma négativité,
Aussi, aujourd’hui, je vous prie : accordez moi votre protection
Afin que, rapidement, j’en sois libéré.

[33] Le Seigneur de la mort est inconstant et indigne de notre confiance ;
Il n’attend pas que soient terminées les tâches entreprises.
Qu’on soit malade ou bien portant,
On ne peut, sur cette vie chancelante, se reposer.

[34] Lorsque nous partirons, nous devrons tout laisser
Mais, négligeant de le comprendre,
Pour aider mes amis, pour défaire mes ennemis,
J’ai entrepris toutes sortes de méfaits.

[35] À la longue, mes ennemis s’éteindront,
Mes amis cesseront d’être ;
Je disparaîtrai moi aussi.
Toute chose, à son tour devra disparaître.

[36] Tout comme les expériences vécues en rêve,
Tout ce qui me sert ou dont je tire plaisir,
Une fois passé, deviendra invisible,
Comme un souvenir qui s’efface.

[37] Dans cette vie même, qui ne dure qu’un instant,
Tant d’ennemis, tant d’amis ont passé.
Mais pas les malveillances commises en leur nom,
Dont les conséquences épouvantables sont encore à venir.

[38] La pensée ne m’étant jamais venue
Que moi aussi, en un instant, je passerai,
Poussé par l’ignorance, le désir et la haine,
J’ai commis tant d’ignominies.

[39] Sans jamais s’arrêter, nuit et jour,
Ma vie s’épuise continûment.
Arrivée à son terme, rien ne peut l’allonger :
Que m’attend d’autre que la mort ?

[40] Couché sur mon dernier lit,
Famille et amis m’entourant,
Seul, néanmoins, je souffrirai
L’angoisse de sentir la vie me quitter.

[41] Quand me saisiront les émissaires de la Mort,
De quelle aide me seront famille et amis ?
Seuls mes mérites, alors, pourront me protéger :
Que ne me suis-je, hélas, efforcé d’en acquérir ?

[42] Ô, protecteurs ! J’étais si inconscient :
Si loin de deviner de semblables horreurs,
J’ai, au long de cette existence fugace,
Amassé des méfaits à foison.

[43] Lorsqu’il est traîné vers le pilori
Où son corps sera mis en pièces,
La terreur rend un homme méconnaissable :
Sa bouche est sèche, ses yeux exorbités.

[44] S’il en est ainsi, combien plus désespéré serai-je
Lorsque, terrassé et malade de peur,
M’apparaîtront les messagers de la Mort
Et quand me saisiront leurs ombres terrifiantes ?

[45] Y a-t-il seulement quelqu’un qui puisse me sauver
De l’horreur d’un tel destin ?
Les yeux dilatés par la terreur,
Je cherche comme un dément où me réfugier.

[46] Voyant qu’autour de moi nul refuge ne se présente,
Mon courage me quitte, j’abandonne tout espoir.
Car s’il n’existe aucun asile pour m’accueillir,
Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ?

Avec les versets 47 à 53, invoquez le pouvoir du support :

[47] À partir d’aujourd’hui, je prends refuge
Dans les bouddhas, gardiens du monde
Qui œuvrent sans relâche pour notre bien et nous protègent,
Et dont l’immense pouvoir peut repousser toute peur.

[48] De même, je prends sincèrement refuge
Dans le Dharma qu’ils ont réalisé
Et qui élimine la terreur du samsâra,
Ainsi que dans l’assemblée des bodhisattvas.

[49] En proie à une terreur absolue,
Je m’abandonne à Samantabhadra ;
À Mañjugosha de même,
Je mets mon corps à son service.

[50] Des profondeurs de mon désespoir
J’en appelle à Avalokiteshvara
Dont la compassion guide tous les actes :
« Accorde-moi ta protection, tout indigne que je sois. »

[51] Nobles bodhisattvas,
Âkâshagarbha et Kshitigarbha,
Et vous tous, seigneurs emplis de compassion,
J’en appelle à votre bienveillance.

[52] Je prends aussi refuge en Vajrapâni,
Devant qui les messagers de la mort
Et tous ceux qui nous menacent s’enfuient,
Dispersés par la terreur dans toutes les directions.

[53] Dans le passé, j’ai ignoré vos paroles ;
Maintenant que je conçois l’horreur qui m’attend,
Mon seul refuge ne peut être que vous :
Bannissez ma peur en un instant, je vous en prie.

Avec les versets 54 à 63, mettez en œuvre le pouvoir de l’action qui est l’antidote :

[54] Si, lorsque je suis atteint d’un mal quelconque,
Je dois suivre le conseil avisé du médecin.
Combien plus encore lorsque, perpétuellement,
Je souffre du désir et des autres afflictions !

[55] Alors qu’une seule d’entre elles peut causer la perte
Tous les habitants du monde
Et que, cherchant partout,
On n’y trouve d’autre remède,

[56] L’intention, alors, de ne pas recourir
Aux conseils de l’omniscient médecin Dont les mots éliminent toutes les affections,
N’est que folie, et digne de mépris.

[57] S’il est sage d’être particulièrement prudent
Lorsqu’on chemine auprès d’un simple ravin,
Combien plus encore doit l’être celui
Qui longtemps longe un abîme ?

[58] Insensé celui qui se détend et pense :
« Ce n’est pas aujourd’hui que je vais mourir. »
Ce qui est certain, au contraire, c’est que le moment viendra
Où ma vie finira.

[59] Qui pourrait offrir de me rassurer ?
Comment être sûr qu’il n’est pas besoin d’avoir peur ?
Puisqu’il ne fait aucun doute que je mourrai,
Comment pourrais-je être un instant tranquille ?

[60] De toutes mes expériences passées,
Que me reste-t-il aujourd’hui ?
Pourtant, par mon attachement obsessionnel,
J’ai désobéi aux conseils de mes maîtres.

[61] Tout comme il me faudra un jour abandonner cette vie,
Je devrai aussi prendre congé de mes parents et de mes amis.
Lorsqu’il me faudra, seul, entreprendre le voyage incertain de la mort,
Qu’aurai-je à faire alors de ces ennemis et alliés ?

[62] Comment me libérer des actions négatives,
Sources de toutes les souffrances ?
C’est à cela qu’il me faudrait consacrer,
Chaque heure,chaque jour et chaque nuit.

[63] Quelques soient mes torts passés
Commis par aveuglement et par ignorance,
Actions négatives par nature
Ou actes interdits par les vœux,

[64] Devant les bouddhas je joins les mains
Et, terrifié par l’horreur des souffrances à venir,
Je me prosterne et m’incline sur le sol maintes fois,
Confessant un par un tous mes misérables méfaits.

[65] L’objet de mon appel, guides du monde,
Est que vous m’acceptiez, avec tout le mal que j’ai commis.

Puis, avec les deux dernières lignes de la strophe 65, vous vous en remettez, du fond du cœur, au pouvoir de la résolution :

Toutes ces actions, parce qu’elles sont mauvaises,
Je promets, à partir de ce jour, de ne plus les commettre.

Se réjouir

Cultivez un sentiment sincère de joie en célébrant toutes les sources de vertu, mondaines et supramondaines, ainsi que leur fruit, en récitant ces versets :

[1] Je célèbre avec joie tous les actes vertueux
Qui allègent les peines des royaumes inférieurs,
Et je me réjouis aussi quand ceux qui souffrent
Trouvent le bonheur.

[2] Je me réjouis de l’accumulation de vertus
Qui est la cause de l’Éveil,
Et de la libération définitive
Des êtres des peines du samsâra.

[3] L’Éveil des bouddhas m’emplit de joie
Ainsi que les bhûmi atteints par les bodhisattvas.

[4] L’allégresse me saisit à l’évocation de cet océan de vertus
Qu’est la noble intention de la bodhicitta,
Dont le but est d’obtenir le bonheur pour tous les êtres
Et dont l’activité est, pour tous, bénéfique.

Pour la cinquième branche, la requête de tourner la roue du Dharma, la sixième, la requête de ne pas passer dans le nirvâna, et la septième, la dédicace, rappelez-vous le sens des versets suivants :

[5] Je joins maintenant les mains et vous prie,
Bouddhas de toutes les directions,
De faire briller la lampe du Dharma sur nous
Qui souffrons dans l’obscurité de la confusion.

[6] Les mains jointes sur le cœur,
J’enjoins tous les bouddhas aspirant au nirvâna
De ne pas nous abandonner aveugles et seuls,
Mais de demeurer parmi nous pour d’innombrables kalpas.

[7] Grâce à toutes les vertus
Que j’ai ainsi accumulées,
Puissé-je être pour tous les êtres
Celui qui calme la douleur.

[8] Puissé-je être médecin et remède,
Puissé-je être celui qui soigne
Jusqu’à la guérison complète
Tous ceux qui souffrent en ce monde.

[9] Faisant tomber en pluis mets et boissons,
Puissé-je éliminer la faim et la soif,
Et dans les temps de pénurie et de famine,
Puissé-je devenir moi-même nourriture et boisson.

[10] Pour tous ceux qui sont pauvres et démunis,
Puissé-je être un trésor aux ressources inépuisables,
La source de tout ce dont ils ont besoin,
À portée de main et toujours accessible.

iii. L’entraînement de l’esprit

Avec les versets de l’entraînement de l’esprit, à partir de la strophe 11, entraînez votre esprit en dédiant – sans la moindre hésitation – votre corps, vos possessions et tous vos mérites, passés, présents et futurs, au bien de tous les êtres animés. Développez l’aspiration profonde que cela puisse devenir la cause d’un bien-être insurpassable pour tous les êtres, partout, de façon temporaire comme au niveau ultime.

[11] Mon propre corps et toutes mes possessions,
Mes mérites passés, présents et futurs,
Je les dédie en totalité, n’en retenant aucun,
Pour le bienfait des êtres.

[12] C’est en lâchant prise de tout que j’atteindrai le nirvana,
Cet état qui transcende la souffrance ;
Puisque tout doit, un jour, être abandonné,
Il vaut mieux que, dès maintenant, je le distribue.

[13] J’ai maintenant renoncé à mon corps,
Et l’ai donné pour le bien de tout ce qui vit.
Qu’ils le tuent, le battent et le maltraitent,
Qu’ils en fassent ce que bon leur semble.

[14] Et s’ils le traitent comme leur jouet,
S’ils le tournent en objet de ridicule et de moquerie,
Puisque je leur en ai fait don,
Pourquoi en prendrai-je ombrage ?

[15] Qu’ils fassent de moi ce qu’ils veulent :
Tout, hormis ce qui leur causerait tort.
Et puisse cela servir d’enseignement
À quiconque en serait le témoin.

[16] Si, juste en me voyant, d’autres sont inspirés
De pensées de colère ou de dévotion,
Puissent ces pensées éternellement
Servir à combler leurs désirs.

[17] Puissent ceux qui m’insultent ouvertement,
Ceux qui me nuisent autrement,
Même ceux qui me rabaissent en secret,
Trouver le bonheur de l’Éveil.

[18] Puissé-je être le protecteur des abandonnés,
Le guide de ceux qui cheminent,
Et pour ceux qui aspirent à l’autre rive,
Etre une barque, un pont, un gué.

[19] Puissé-je être une île à qui souhaite toucher terre,
Une lampe à qui cherche la lumière,
Un lit pour qui désire le repos,
Un serviteur pour qui vit dans le besoin.

[20] Puissé-je être un joyau qui exauce les souhaits, un vase merveilleux,
Un puissant mantra ou un remède infaillible ;
Puissé-je devenir cet arbre miraculeux qui comble les vœux,
Une vache d’abondance, nourrice du monde.

[21] De même que l’espace,
La terre et les éléments,
Puissé-je toujours soutenir la vie
Des êtres en nombre illimité.

[22] Et tant qu’elles ne seront pas libérées de la souffrance,
Puissé-je aussi être source de vie
Pour les créatures innombrables
Qui peuplent l’espace infini.

B. Partie principale

Deuxièmement, dans la partie principale, commençons par requérir l’attention des bouddhas et des bodhisattvas  :

Vous tous, bouddhas qui résidez dans les dix directions, Vous tous, bodhisattvas des dix niveaux, Vous tous, grands maîtres et détenteurs de vajra, Prêtez-moi attention, je vous prie !

Puis prenez les vœux d’aspiration et d’application ensemble, en récitant les versets suivants trois fois :

[23] Tout comme les sugata des temps passés
Ont réalisé la bodhicitta
Et se sont établis progressivement
Dans l’entraînement d’un bodhisattva,

[24] De même, pour le bien des êtres,
J’éveillerai la bodhicitta
Et m’entraînerai moi aussi
Graduellement dans ces disciplines.

C. Conclusion

Réjouissez-vous, pour vous-même avec les versets 26 à 33, et pour autrui avec le verset 34.

[26] Aujourd’hui, ma naissance est devenue fructueuse ;
J’ai bien obtenu une existence humaine.
Aujourd’hui, je nais dans la famille du Bouddha,
Je suis maintenant un fils (une fille) de Bouddha.

[27] Désormais, j’accomplirai
Les actions dignes de ma famille,
Je ne ferai pas tache
Dans cette noble famille sans défauts.

[28] Comme un aveugle
Qui trouve un joyau dans un tas d’ordures,
Ainsi s’est levée en moi,
Par quelque coïncidence heureuse, la bodhicitta.

[29] C’est l’élixir suprême
Qui abolit la souveraineté de la mort,
Le trésor inépuisable
Qui élimine la misère du monde,

[30] Le remède incomparable
Qui guérit les maladies du monde,
L’arbre qui abrite tous les êtres
Las d’errer sur les chemins de l’existence conditionnée,

[31] Le pont universel
Qui mène à la libération des existences douloureuses,
La lune de l’esprit qui se lève
Et apaise la brûlure des passions du monde,

[32] Le grand soleil qui finalement dissipe
Les brumes de l’ignorance du monde,
Le beurre le plus fin, baratté à partir
Du lait du Dharma sacré.

[33] Aux êtres qui errent sur les chemins de l’existence
Et cherchent à en goûter les joies,
Elle offre le bonheur le plus élevé,
Satisfaisant ces éternels vagabonds.

[34] Aujourd’hui en présence de tous les protecteurs,
Je convie tous les êtres à l’état de sugata
Et, en attendant, au bonheur.
Que les dieux, les asura et tous les autres se réjouissent !

Vous pouvez ensuite réciter la prière d’aspiration suivante en un seul verset :

Précieuse et sublime bodhicitta,
Puisse-t-elle s’élever chez ceux en qui elle ne s’est pas encore élevée,
Puisse-t-elle, lorsqu’elle s’est élevée, ne jamais décliner,
Puisse-t-elle continuer à croître encore et encore.

Ceci conclut la section exposant la manière de faire naître la bodhicitta dans notre esprit.

3. LES PRATIQUES : COMMENT SUIVRE L’ENTRAINEMENT D’UN BODHISATTVA

Les pratiques des bodhisattvas sont toutes contenues dans les six pâramitâ dont l’essence est définie de la façon suivante :

  • Un esprit de générosité, accompagné de quatre attributs spéciaux.
  • Un esprit de modération, accompagné de quatre attributs spéciaux.
  • Un esprit imperturbable, accompagné de quatre attributs spéciaux.
  • Un esprit enthousiaste, accompagné de quatre attributs spéciaux.
  • Un état d’attention libre de distraction, accompagné de quatre attributs spéciaux.
  • Le discernement précis des phénomènes, accompagné de quatre attributs spéciaux.

Quels sont ces quatre attributs spéciaux ? Il est dit :

La générosité sans les facteurs contraires,
Dotée de la sagesse non-conceptuelle,
Répond complètement à tous les souhaits,
Et amène les êtres à maturité, selon les trois niveaux.

Les facteurs contraires des pâramitâ sont, respectivement, l’avarice, une discipline relâchée, la colère, la paresse, la distraction et une intelligence dévoyée[5].

Les différentes façons dont les pâramitâ exaucent les vœux de tous les êtres sont les suivantes : * La générosité conduit à offrir ses possessions et ainsi de suite ; * La discipline est une source d’inspiration pour autrui ; * La patience nous permet de faire face aux situations douloureuses ; * La diligence nous permet de faire ce qui est nécessaire ; * La concentration engendre pouvoirs miraculeux et perceptions surnaturelles, source d’inspiration pour les autres ; * La sagesse, enfin, nous donne les moyens de montrer ce qu’il faut adopter et ce qu’il faut abandonner.

Ces pâramitâ sont la réponse à tout ce que l’on peut désirer et elles mènent les êtres à maturation, directement ou indirectement, en les établissant dans l’état d’Éveil d’un shrâvaka, d’un pratyekabouddha ou d’un bouddha pleinement éveillé.

Comment intégrer ces pâramitâ à la pratique de l’entraînement de l’esprit

1. La pâramitâ de la générosité

On commence par s’entraîner à pratiquer la générosité, et l’on réfléchit ainsi aux défauts qu’il y a à ne pas donner son corps, ses possessions et ses mérites passés, présents et futurs. On réfléchit ensuite aux bienfaits qu’il y a à les donner effectivement, enfin aux raisons pour lesquels on doit les donner, et ainsi de suite.

2. La pâramitâ de la discipline

Deuxièmement, en termes de discipline, on trouve l’explication (A) des moyens de maintenir la discipline et (B) de la façon de maintenir la discipline grâce à ces moyens.

A. Les moyens de maintenir la discipline

Les moyens de maintenir la discipline sont :

  • la conscience méticuleuse (tib. ba yö), examiner avec soin ce qu’il faut adopter et de ce qu’il faut éviter ;
  • l’attention (tib. drenpa), garder présent à l’esprit ce qu’il faut adopter et ce qu’il faut abandonner ;
  • la vigilance (tib. shéshyin), vérifier constamment l’état de son corps, de sa parole et de son esprit.

B. Comment maintenir la discipline à l’aide de ces moyens

La pratique de l’attention nous permet tout d’abord de ne jamais perdre de vue ce qu’il faut adopter et ce qu’il faut abandonner. Deuxièmement, parce que nous vérifions l’état du corps, de la parole et de l’esprit à l’aide de la vigilance, nous discernons correctement les occasions où nous sommes tentés d’éviter une action vertueuse et celles où nous allons nous engager dans une action négative. A ce moment, grâce à la conscience méticuleuse, soit nous nous remémorons les bénéfices engendrés par les actions vertueuses et nous les accomplissons, soit nous nous rappelons les défauts d’une conduite négative et des actes qu’elle engendre, et nous les évitons.

Puisque la raison sur laquelle se fonde cet examen est la foi confiante dans les effets du karma, nous devrions suivre les conseils définitifs des bouddhas et développer notre confiance. Développons une conviction profonde quant aux souffrances du samsâra, en considérant que si nous agissons négativement, cela ne peut que nous conduire à des états malheureux, et que, une fois que nous aurons repris naissance dans ces états infortunés, nous serons confrontés à de telles souffrances que nous ne pourrons non seulement pas accomplir le bien des autres, mais ne pourrons même pas simplement assurer notre propre bien-être !

La discipline comporte de nombreuses catégories, qu’il faut toutes cultiver, mais les trois principales choses à éviter, parce que contraires à la bodhicitta d’aspiration, sont :

  • abandonner en esprit les êtres animés ;
  • adopter l’attitude d’un shrâvaka ou d’un pratyekabuddha ;
  • et les quatre pratiques impures.

Les quatre pratiques impures sont décrites dans le verset suivant :

Tromper ceux qui sont dignes de vénération, formuler des regrets déplacés,
Critiquer les êtres nobles et abuser les gens ordinaires :
Abandonnez ces quatre pratiques impures et adoptez leurs opposés,
Qui sont les quatre Dharmas purs.

Les facteurs favorables (à la bodhicitta d’aspiration) sont :

  • une aspiration venue du cœur envers le résultat, l’Éveil parfait, et sa cause, la conduite éveillée ;
  • une joie compatissante, née d’une appréciation sincère de tout le bien accompli par autrui ;
  • la dédicace de ces vertus fondamentales en vue d’atteindre l’Éveil complet, pour le bien d’autrui.

Prenons à cœur ces trois méditations mahâyâna.

En ce qui concerne les facteurs incompatibles avec la bodhicitta d’action, il est dit qu’il faut, en général, s’abstenir de causer tout mal à autrui, et éviter tout ce qui y conduirait ; qu’il faut, en particulier, se garder, comme on le ferait de ce qui menacerait notre vie, des fautes les plus graves : voler ce qui appartient aux Trois Joyaux, médire d’un bodhisattva ou abandonner le Dharma.

Pour ce qui est des facteurs favorables, nous devons ne pas négliger la plus petite action positive et nous assurer d’appliquer à notre pratique les trois nobles principes.

3. La pâramitâ de la patience

Nombreuses sont les situations qui réclament de nous la patience, à commencer par les quatre suivantes :

Lorsque quelqu’un nous traite avec mépris,
Lorsque l’on nous adresse des paroles blessantes,
Lorsque l’on médit de nous dans notre dos,
Ou lorsque l’on nous fait souffrir.

Et de la même façon quand elles s’appliquent à nos maîtres, nos amis ou notre famille.

Et encore :

Lorsque nos ennemis, ceux qui s’opposent à nous, trouvent bien-être et plaisirs,
Lorsqu’ils reçoivent honneurs et récompenses,
Lorsqu’on les couvre d’éloges
Ou quand on dit du bien d’eux.

Si l’on ajoute à ces douze situations celles où il est fait obstacle à leurs contraires, les douze circonstances désirables, on arrive à un total de vingt quatre occasions d’exercer la patience.

Que l’une ou l’autre de ces circonstances se produise, évitons de nous sentir découragé par l’événement lui-même ou par la souffrance qu’il entraîne ; au contraire, acceptons cette souffrance. N’éprouvons pas de colère contre ceux qui y sont impliqués, et ne tenons pas compte du mal qu’ils nous causent. Laissons notre esprit se déposer en méditant sur la vacuité profonde de la réalité.

Si l’on multiplie à nouveau chacune de ces circonstances par trois, on obtient soixante-douze types de patience dans lesquels s’entraîner.

Il y a trois raisons d’accepter la souffrance[6] :

  1. La souffrance permet d’épuiser l’effet de nos actions négatives ; c’est pourquoi nous l’acceptons, la comparant à un balai qui nous débarrasse de nos méfaits.

  2. Par la souffrance, nous développons notre renoncement au samsâra, notre compassion pour les êtres animés et notre volonté d’adopter des attitudes vertueuses et de rejeter celles qui ne le sont pas. Nous l’acceptons donc en sachant qu’elle nous entraîne vers la vertu.

  3. La souffrance réduit l’orgueil, supprime l’aiguillon de l’envie, anéantit la force du désir et de l’attachement et nous guide vers l’accomplissement. Nous devons donc l’accepter, voyant qu’elle est comme un bijou de l’esprit.

Trois raisons sont données pour cultiver la patience de ne pas tenir compte du mal qu’autrui nous cause :

  1. Considérer ceux qui nous font du mal comme des objets de compassion. Si l’on pense que, trompés par l’illusion, les êtres animés vont jusqu’à s’infliger des maux à eux-mêmes sous l’influence des émotions perturbatrices, comment s’étonner qu’ils en infligent aux autres ?

  2. Se tenir soi-même pour responsable. Réalisez que tout le mal qui nous est fait provient de notre karma passé ainsi que de notre attitude dans le moment présent.

  3. Penser que c’est seulement à l’aide de nos ennemis que nous parfaisons les accumulations de mérite de la pratique de la patience, qui, à son tour, devient le support de l’activité des bodhisattvas. Considérons donc nos ennemis comme des amis qui nous sont réellement bénéfiques.

Les trois façons de cultiver la patience, en contemplant avec conviction et certitude les enseignements profonds, sont les suivantes :

  1. Prenant en compte la vérité ultime de la vacuité au-delà de toute élaboration conceptuelle, nous cultivons la patience en réfléchissant au fait que le mal causé et celui qui le cause sont sans véritable réalité.

  2. Prenant en compte la vérité relative illusoire des origines interdépendantes, nous cultivons la patience en réalisant que ni la souffrance ni celui qui l’inflige ne sont indépendants.

  3. Prenant en compte l’unité indivisible de la nature de l’esprit, cultivons la patience en reconnaissant que notre colère est pure et dépourvue de base ou d’origine.

4. La pâramitâ de la diligence

Cette section est divisé en deux parties : (A) vaincre les facteurs contraires à la diligence, les trois sortes de paresse, et (B) cultiver les facteurs favorables, les six forces.

A. Vaincre les facteurs contraires

  • Éperonné par l’aiguillon de l’impermanence, il est possible de vaincre la paresse de l’inaction.
  • La paresse de l’attachement aux conduites négatives peut être vaincue en pensant aux bonheurs que dispense le Dharma authentique.
  • La paresse du découragement, en se prodiguant des encouragements et en affermissant la confiance en soi.

B. Cultiver les facteurs favorables

i. La préparation, qui est la force de l’aspiration, consiste en une aspiration à pratiquer le Dharma, qui vient d’une réflexion sur les bénéfices de la vertu et les défauts des mauvaises actions.

ii. La partie principale, qui est la force de la confiance en soi, est l’engagement ferme, pris avec un profond courage, d’amener tout acte vertueux, une fois qu’il est commencé, à son terme. Elle comporte trois aspects :

(a) Le premier est la confiance au regard de l’action. Prenons l’exemple du soleil qui s’élève au dessus de la terre : cela montre comment l’on doit éviter d’être l’otage des obstacles ou de se laisser affecté par les circonstances extérieures. Prenons l’exemple du soleil qui se meut par lui-même : cela montre comment vaincre par nous-même les forces des mâra, sans compter sur autrui, et ce faisant, atteindre l’Éveil parfait. Finalement, comme dans l’exemple du soleil qui répand sa lumière sur le monde entier, c’est nous-même qui, ayant reçu la bénédiction de la sagesse, de la compassion et des aspirations des bodhisattvas, pouvons soutenir les êtres. En d’autres termes, nous nous efforçons avec constance d’apporter le bonheur à tous les êtres vivants, dans l’infinité de l’espace.

(b) La confiance au regard de la capacité signifie que, considérant que nous sommes doué d’une capacité supérieure, nous faisons le vœu de ne jamais nous laisser souiller par aucune faute, petite ou grande.

(c) La confiance au regard des émotions négatives implique de considérer les émotions négatives comme insignifiantes et de mépriser l’adversité.

iii.. la force de la joie singulière implique de s’engager dans la voie de la vertu avec un enthousiasme joyeux, sans en attendre de résultat positif, mais en nous réjouissant du bienfait de nos actions.

iv. La force de la modération signifie qu’il faut parfois éliminer les obstacles en se reposant un moment, chaque fois que l’on est physiquement fatigué ou moralement découragé, afin de repartir avec une vigueur renouvelée.

v. La force de la volonté signifie qu’on se doit de vaincre ce qui doit être abandonné, en se dévouant sans relâche à lutter contre les émotions négatives, à l’aide de l’attention et de la vigilance.

vi. La force de la maîtrise implique de s’entraîner dans toutes les disciplines en se remémorant le conseil de faire preuve de précaution et de méticulosité,et en gardant le contrôle de nos corps, la parole et l’esprit.

5. La pâramitâ de la concentration méditative

Cette section contient deux parties : (A) abandonner les facteurs défavorables à la concentration et (B) travailler avec les objets de la méditation shamatha.

A. Abandonner les facteurs contraires

La première partie, abandonner les facteurs contraires, comporte deux sous sections : (i) renoncer aux intérêts mondains et (ii) abandonner les pensées discursives.

i. Renoncer aux intérêts mondains

Notre esprit ne sera pas capable de se déposer en une méditation centrée en un seul point tant que nous serons le jouet de notre attachement à notre famille, nos parents, nos amis ou ceux qui dépendent de nous. Il nous faut abandonner nos affaires et nos préoccupations habituelles pour demeurer seul, dans un endroit isolé propice à la méditation.

Faire grand cas des honneurs et des récompenses, des louanges et d’une bonne réputation, des nécessités triviales, et se lancer à leur poursuite ne peut que faire obstacle au chemin authentique ; il faut couper à la racine les espoirs et les angoisses liés à de tels objets et s’entraîner à se contenter de ce que l’on a.

ii. Abandonner les pensées discursives

Même dans un endroit isolé, et sans particulièrement chercher à acquérir des possessions ou autre, si notre esprit est sous la coupe du désir, un état authentique de concentration méditative ne pourra s’élever et nous serons incapables de reposer dans un état d’absorption. Toute pensée de désir doit donc être abandonnée. Détourner son esprit de tout attachement à des objets de désir est particulièrement important pour atteindre certains niveaux élevés de concentration. Il faut donc garder son esprit de l’attirance pour les membres du sexe opposé, en réfléchissant sur 1) la cause, le fait qu’ils sont difficiles à atteindre ; 2) leur nature, qui est impure ; et 3) le résultat, qui implique pleurs et grincements de dents.

De plus, il nous faut comprendre que les huit intérêts mondains, ainsi que toute pensée concernant cette vie, sont nos véritables ennemis. Réfléchissons longuement sur les problèmes causés par les pensées négatives de désir et, donnant naissance à un sentiment intérieur de dignité, efforçons-nous réellement de les abandonner, quel que soit leur nombre.

B. Se concentrer sur les objets de la pratique

En ce qui concerne notre objet principal, la pratique de la méditation, bien qu’il existe de nombreuses méthodes, il s’agit ici de cultiver la bodhicitta. La pratique comporte deux aspects : (i) considérer autrui comme soi-même et (ii) s’échanger avec autrui.

i. Considérer autrui comme soi-même

Reconnaissons combien il est déraisonnable de ne se préoccuper que de soi, alors même qu’on est semblable aux autres, recherchant le bonheur et fuyant la souffrance. Méditons, par conséquent, sur l’égalité entre autrui et nous-même.

La pensée de l’égalité entre soi-même et autrui
Doit être cultivée avec persévérance au début.
Puisque nous sommes tous égaux en termes de bonheur et de souffrance,
Je dois prendre soin de chacun comme je le fais de moi-même[7].

Suivant ce qui est dit ici, il nous faut pour commencer méditer sur l’égalité entre soi-même et autrui. On le fait de la façon suivante :

Le nombre des êtres animés est aussi infini que l’espace est illimité et pourtant, il n’en est pas un seul qui n’ait été notre père, notre mère ou notre meilleur ami. Comme le maître Nagarjuna l’a dit :

La terre manquerait si nous comptions nos mères
Sur des billes de glaise de la taille d'une baie de genièvre[8].

À l’aide de ces citations et par le raisonnement, nous pouvons arriver à la conviction que tous les êtres animés ont été nos parents proches.

Puis, à chaque fois que nous faisons l’expérience du bonheur, que cette pensée s’élève de notre cœur : « Puissent tous les êtres rencontrer un bonheur semblable et ses causes ! » De la même façon, à chaque fois que nous éprouvons de la souffrance, formulons le souhait suivant de tout notre être : « Puissé-je, ainsi que tous les êtres, être libéré de la souffrance et de ses causes ! »

Il se peut, à ce stade, qu’un obstacle surgisse dans nos pensées ; nous pourrions développer l’attitude d’un shrâvaka en pensant : « Je vais me débarrasser de ma propre souffrance, sans rien attendre des autres, mais sans rien faire non plus pour les libérer de la leur. » Mais comme le dit le Bodhicharyâvatâra :

Pourquoi me prémunirai-je contre des souffrances futures
Puisqu’elles ne me touchent pas aujourd’hui ? (VIII, 97)

Ainsi, pourquoi faire des efforts pour acquérir une bonne santé, de quoi manger et des vêtements pour le futur ? A chaque instant, nous cessons d’être, pour, le moment suivant, être un « autre ». Arrivés à ce point, nous pourrions penser, entraînés par les habitudes et l’ignorance, que cet autre est aussi nous-même, mais ce ne serait qu’une illusion. Comme le dit le Bodhicharyâvatâra :

« Mais », dites-vous, « je serai celui qui souffrira ».
Or cette pensée est erronée.
Ce « je » aura cessé d’exister,
Plus tard, un autre aura pris naissance. (VIII, 98)

Par exemple, les gens qui ne réfléchissent pas disent : « Voici le torrent dans lequel j’ai perdu mon manteau l’année dernière » ou, « C’est la rivière que j’ai traversée hier ». Mais l’eau qui, l’année dernière, a emporté le manteau est autre que l’eau que l’on voit à présent, et l’eau traversée hier est différente de celle d’aujourd’hui. Exactement de la même manière, notre esprit passé n’est pas « nous » et notre esprit futur non plus, mais quelque chose de différent.

Si, à ce point, nous pensons : « Soit ! Mon esprit futur n’est pas mon “moi” présent, mais il en est la continuation ; c’est donc à mon propre bien-être que je vais travailler. » Nous devrions alors penser à travailler au bien des autres avec l’idée que, bien qu’ils ne soient pas « nous », ils sont néanmoins nos êtres animés.

Si nous pensons : « Chacun doit travailler à son propre bien-être, tout comme chacun se débarrasse de la neige sur sa propre tête9, mais il n’est pas possile à chacun d’aider tous les autres, » alors considérez ce que dit le Bodhicharyâvatâra :

La douleur ressentie dans le pied ne l’est pas dans la main,
Pourquoi l’une devrait-elle protéger l’autre ? (VIII, 99)

Pourquoi, comme le dit Shântideva, la main enlèverait-elle du pied l’épine douloureuse ? Il en va de même de la main et de la poussière dans l’œil, des parents qui aident leur fils, ou même de la main qui porte la nourriture à la bouche. Ce raisonnement mènerait à penser que chacun ne doit agir que pour son propre bénéfice.

Bref, si aucune collaboration n’existait, où tous travaillent de concert au bien d’autrui, et qu’au contraire chacun n’agissait que dans son propre intérêt, il serait alors extrêmement improbable que quoi que ce soit puisse se faire. C’est donc après avoir compris cela que nous devons agir pour le bien des êtres animés.

ii. S’échanger avec autrui

Vient ensuite la méditation qui consiste à s’échanger avec autrui.

Le Bodhicharyâvatâra dit :

Si je ne fais pas don de mon bonheur
En échange de la souffrance des autres,
Jamais je n’atteindrai la bouddhéité,
Et, même au sein du samsâra, je ne trouverai nulle joie. (VIII, 131)

Comme le dit Shântideva, faisons don de notre bonheur aux êtres animés, et prenons sur nous leurs souffrances. Quant à la visualisation, il dit :

Placez vous dans la position d’un inférieur
Puis regardez votre soi comme s’il était un autre,
Et, sans autre pensée à l’esprit,
Cultivez des sentiments d’envie, de rivalité et d’orgueil. (VIII, 140)

Le sens en est le suivant :

Dans la première méditation, « l’autre » est quelqu’un dont la position est inférieure à la nôtre, et pour qui notre statut est plus élevé. Nous plaçant au point de vue de cet autre, moins privilégié que nous, nous développons une sensation d’envie envers ce « nous » supérieur. À la fin de la méditation, le sentiment suivant s’élèvera :

« Regardez comment, même dans une simple pratique, si je suis supérieur et que les autres me sont inférieurs, ressentir de l’envie me cause une grande détresse ! Quelle utilité y a-t-il à envier les autres ? » Notre sentiment d’envie, ainsi, disparaîtra.

De la même façon, on médite sur la rivalité en se concentrant sur nos égaux. Nous nous mettons à la place d’un « autre » dont le statut est identique au nôtre et, de son point de vue, nous considérons comme un adversaire. Alors, nous échangeant avec cet autre, nous cultivons une rivalité avec nous-même, dans tous les domaines possibles. À la fin de la méditation, le sentiment suivant s’élèvera :

« Si me voir en ennemi et imaginer la méchanceté et l’esprit de compétition d’autrui me cause une telle détresse, alors quelle utilité y a-t-il à vouloir du mal aux autres et à rivaliser avec eux ? » Ainsi, ce sentiment de rivalité sera-t-il naturellement pacifié.

Enfin, en suivant le même principe, nous pouvons cultiver l’orgueil, nous plaçant en position d’inférieur, l’autre nous étant supérieur. Nous mettant à la place de cet autre, nous cultivons un sentiment d’orgueil fondé sur le rang élevé de notre famille, notre meilleure éducation etc. A la fin de cette méditation, nous penserons : « Si la simple contemplation de l’arrogance que manifestent les autres à mon égard me cause une telle détresse, comment pourrais-je continuer à être arrogant envers les autres ? » A cette pensée, l’arrogance sera naturellement pacifiée.

Nous pouvons faire ces pratiques en nous aidant des descriptions détaillées données dans le Bodhicharyâvatâra lui-même.

Si nous ne nous en sentons pas capables et que nous préférons une pratique plus brève, nous pouvons nous baser sur cette citation de La Guirlande de joyaux [versets 484-487] :

Que leurs mauvaises actions mûrissent en moi,
Et que tous mes mérites mûrissent en eux.
Aussi longtemps que restera, quelque part,
Un être sensible à libérer,
Puissé-je demeurer pour son bénéfice,
Même après avoir atteint l’Éveil insurpassable.
Si le mérite d’une telle déclaration avait une forme,
Autant de mondes
Qu’il y a de grains de sable dans le Gange
Ne suffirait à la contenir.
Ceci fut énoncé par le Bouddha, et
Peut aussi être avéré par le raisonnement[9].

Le Bodhicharyâvatâra dit aussi :

Que la douleur des êtres vivants
Mûrisse pleinement en moi.
Et puisse le sangha des bodhisattvas
Apporter à tous le bonheur. (X, 56)

Nous pouvons méditer sur le sens de ces citations et, si nous le désirons, les réciter à haute voix. Cette façon de méditer sur l’égalité et l’échange d’autrui avec soi-même correspond à la méthode décrite dans les écrits de Sakya Pandita. Bien que légèrement différente de celle décrite dans la plupart des commentaires, nous pouvons pratiquer de la manière qui semble le mieux nous convenir.

6. La pâramitâ de la sagesse

On identifie tout d’abord la sagesse, puis on l’applique à la notion d’absence de soi.

i. Identifier la sagesse

En premier lieu, on identifie la sagesse comme étant la reconnaissance, pendant la session de méditation formelle, de la vacuité de tous les phénomènes, et, pendant la phase de post-méditation, de l’irréalité de ceux-ci, à l’instar d’un rêve ou d’une illusion magique.

ii. Appliquer la sagesse à l’absence de soi

Dans un deuxième temps, cette sagesse est appliquée à la notion d’absence de soi. On pratique, dans ce but, deux méditations : l’une sur le non-soi de l’individu, et l’autre, sur l’absence de soi des phénomènes.

Le non-soi de l’individu

On considère, dans la première, comment les gens nomment sans réfléchir celui qui accumule les actions karmiques et en subit les résultats, un « soi », un « individu », une « personne », un « être animé ». Recherchons si une telle dénomination peut s’appliquer au corps, à la parole, à l’esprit ou à autre chose, à ce qui est inanimé ou à ce qui est animé, à ce qui est permanent ou à ce qui ne l’est pas, et ainsi de suite.

En poursuivant l’investigation sur ces voies, nous en viendrons à conclure que, si nous nous attachons à un soi là où il n’y a pas de soi, à un autre là où il n’y a pas d’autre, cela est dû au pouvoir d’illusion de l’esprit et qu’en fait, rien, si l’on considère les choses elles-mêmes, ne permet d’établir l’existence d’un « soi » ou d’un « être animé ».

L’absence de soi des phénomènes

Vient ensuite l’absence de soi des phénomènes, avec la pratique des quatre applications de l’attention.

(i) Application de l’attention au corps

Tous les phénomènes qui apparaissent et existent – samsâra et nirvâna – sont de simples apparences qui s’élèvent dans notre esprit et n’ont pas la moindre existence, sinon celle que notre esprit leur attribut. Cet esprit lui-même dépend du corps ; il nous faut donc examiner le corps physique et nous poser certaines questions :

  • Ce que nous appelons « corps », est-il identique ou différent de l’ensemble de ses parties ?
  • D’où provient le corps ?
  • Où demeure-t-il ?
  • Où finit-t-il par aller ?

Finalement, nous demeurons en méditation, contemplant l’irréalité du corps.

Quand nous faisons l’expérience d’un désir physique ou d’un attachement, nous devrions méditer sur le caractère impur ou illusoire de notre corps et de celui d’autrui ; nous pourrons ainsi vaincre l’attachement au corps.

(ii) Application de l’attention aux sensations

Les sensations de plaisir ou de peine sont le terreau des états d’esprit négatifs tels que le désir et l’attachement ; demandons-nous si ces sensations sont semblables à l’esprit ou en sont différents. Méditons sur leur irréalité et examinons les autres types de sensation [c.à.d. les sensations neutres][10] : ne sont-elles pas, au niveau ultime, souffrance ? Sont-elles pourvues d’une essence ? Etc.

(iii) Application de l’attention à l’esprit

Considérons l’esprit, qui est formé des six « collections de consciences », et examinons si ce courant de conscience, qui apparaît sous différents aspects­ – moment précédent, moment suivant, état positif, état négatif, etc. – est unique ou constitué de choses différentes. Demandons-nous si tous les états d’esprit qui apparaissent – aimer ou ne pas aimer, avoir la foi ou ne pas l’avoir, être en accord avec le Dharma ou ne pas l’être, bonheur ou tristesse, attachement ou aversion, et ainsi de suite – sont unique ou distincts. Si nous décidons qu’ils sont une chose unique, demandons-nous ce qui pourrait faire qu’un esprit unique apparaisse selon des modes différents : bonheur, tristesse, désir, colère, etc. Si nous admettons que ces états sont causés par les circonstances du moment, alors considérons l’essence de l’esprit lorsque celui-ci n’est pas affecté par des conditions extérieures ni en contact avec un objet. Existe-t-il ? Est-il non-existant ? Est-il permanent ? Impermanent ? Analyser l’esprit encore et toujours à l’aide de telles pensées nous permet d’acquérir la conviction ferme que l’esprit est dénué de base ou d’origine.

(iv) Application de l’attention aux phénomènes

Développons la conviction profonde que tous les phénomènes qui ne font pas partie du corps, des sensations et de l’esprit – tous ceux qui sont inclus dans les catégories des perceptions, des formations et des phénomènes inconditionnés – s’élèvent aussi sur la base de causes et de conditions interdépendantes, sont donc dépourvus de véritable réalité et participent simplement de la vacuité, qui est au-delà de toute élaboration conceptuelle.

4. LE FRUIT DE CES PRATIQUES

En voyant le relatif comme une simple illusion magique ou une expérience vécue en rêve, nous nous entraînons à la vaste activité éveillée au cours de laquelle sont abandonnées les sept sortes d’attachement[11]. Et, en comprenant qu’au niveau ultime les phénomènes ne possèdent pas même un atome d’existence véritable, nous prendrons cette pratique à cœur, sans nous attacher à quoi que ce soit.

Puisse le Dharma, seul remède à la souffrance,
Et seule source de bonheur véritable,
Être respecté et tenu pour précieux
Et demeurer longtemps dans le futur[12] !

Tels furent les mots du loqueteux Abu.
Que tout soit vertueux et favorable !

| Traduit du tibétain en anglais par Adam Pearcey, Rigpa Translations, 2007. | Traduit en français depuis le tibétain et l'anglais par Christian Magis, 2008.


  1. Bodhicharyâvatâra, I : 1.  ↩

  2. Abhisamayâlankâra, I : 18.  ↩

  3. Patrül Rinpoché s’attend à ce que ses lecteurs soient familiers avec le Bodhicharyâvatâra, ou qu’ils le lisent en même temps qu’ils lisent ce texte. Lorsqu’il cite l’œuvre de Shântideva, il ne donne que les premiers mots d’une stance. Dans cette traduction, nous avons néanmoins transcrit les versets auxquels il est fait référence dans leur intégralité.  ↩

  4. Les huit sortes d’offrandes sont : les choses réelles qui comprennent (i) nos propres possessions, (ii) ce qui n’appartient à personne, et (iii) notre propre corps ; les offrandes créées par l’imagination, (iv) la cérémonie du bain, et (v) les substances plaisantes ; (vi) les offrandes faites par le pouvoir de l’aspiration ; (vii) l’offrande insurpassable ; et (viii) le chant de louange.  ↩

  5. Zenkar Rinpoché donne un exemple de l’utilisation de l’intelligence à mauvais escient dans la réflexion sur le fait que tous les êtres animés ont été nos pères et mères par le passé. En aiguillant notre réflexion dans le mauvais sens, nous pourrions décider que tous les êtres ont été pour nous cause de souffrance par le passé et qu’ils sont donc nos ennemis. Ce serait une utilisation incorrecte de l’intelligence.  ↩

  6. Ces raisons sont données dans le Bodhicharyâvatâra, VI : 21.  ↩

  7. Non identifié.  ↩

  8. Suhrllekha, verset 68.  ↩

  9. Pour une traduction alternative, voir Hopkins, J. Buddhist Advice for Living and Liberation, Snow Lion publications, p.162 (en anglais)  ↩

  10. Selon Zenkar Rinpoché, il s’agit des sensations neutres, qui sont toujours de la souffrance au sens large parce qu’elles sont incluses dans la souffrance omni-pénétrante de l’existence conditionnée.  ↩

  11. Selon Arya Asanga dans son commentaire sur le Mahâyânasûtra-alankâra, où elles sont expliquées en relation avec la pâramitâ de la générosité, les sept sortes d’attachement sont : (1) l’attachement aux possessions, (2) remettre la pratique à plus tard, (3) se satisfaire de peu de pratique, (4) en attendre quelque chose en retour, (5) ou des résultats karmiques, (6) les circonstances adverses, et (7) les distractions.  ↩

  12. Bodhicharyâvatâra, X : 57.  ↩

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