Frapper l’essence en trois mots

Dzogchen | Maîtres tibétainsPatrul Rinpoche

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Frapper l’essence en trois mots

« L’Enseignement spécial du roi sage et glorieux »

Commentaire

Hommage au seigneur incomparable de la compassion, mon maître racine, dans toute sa bonté !

Afin d'expliquer, en quelques points cruciaux, comment prendre à cœur la pratique de la Vue, de la Méditation et de l’Action, tout d’abord, comme le maître personnifie complètement le Bouddha, le Dharma et le Sangha, lui rendre simplement hommage, à lui seul, c'est rendre hommage à toutes les sources de refuge en tous lieux. Ainsi, « Hommage au maître ! »

Le sujet principal maintenant : prendre la pratique à cœur, tout en reconnaissant que le maître racine et les maîtres de la lignée sont tous inséparables de la vraie nature de votre esprit, ceci est l'essence de la pratique de la Vue, de la Méditation et de l’Action. Ainsi, Vue, Méditation et Action sont expliquées ici en relation avec la signification des noms des maîtres racine et des maîtres de la lignée.

Premièrement, la Vue est la réalisation que toutes les apparences infinies (rabjam) du samsâra et du nirvâna, dans leur totalité, sont parfaitement contenues et égales, au sein de l’espace embrassant tout de la vaste étendue (longchen) de la nature de bouddha, la véritable nature de la réalité, libre de toute élaboration et complexité. Ainsi, « La Vue est Longchen Rabjam : espace vaste, infini. »

Une telle Vue, l'absence de toute élaboration, est réalisée avec certitude par la sagesse (khyen), qui est la vue profonde de vipashyanâ ; demeurer égal, centré en un seul point, dans cet état de shunyata, sans jamais se départir du moyen habile de shamatha, la compassion aimante (tsé), est la méditation qui unit vacuité et compassion. Ainsi : « La Méditation est Khyentsé Özer : lumière de sagesse et d’amour. »

L'Action consiste, tout en étant imprégné d'une telle Vue, Méditation, à pratiquer les six perfections pour le bien d'autrui, selon la voie des bodhisattvas, « les jeunes pousses de bouddha ». Ainsi : « L’Action est Gyalwé Nyougou, celle des bodhisattvas. »

Pour montrer combien celui qui pratique une telle Vue, Méditation et Action est un être fortuné : « Quiconque pratique ainsi »

Ceux qui peuvent s’isoler dans une retraite solitaire, renoncer aux soucis mondains et aux activités de cette vie, et se consacrer à la pratique, obtiendront la libération — dans cette vie même — dans la base de la pureté primordiale. Ainsi : « Peut fort bien réaliser l’Éveil en cette vie même. »

Cependant, même si ce n’est pas le cas, en tournant simplement votre esprit vers une telle Vue, Méditation et Action, vous saurez comment transformer toutes les difficultés de la vie en chemin, vous aurez moins d’espoir et de crainte concernant les préoccupations de cette vie-ci et, dans la suivante, vous irez de bonheur en bonheur. Ainsi : « Et même si ce n’est pas le cas, quel bonheur ! Quelle joie ! A la la ! »

Afin d'expliquer, point par point, les bienfaits d’une telle Vue, Méditation et action, je souhaite d’abord exposer plus longuement comment prendre à cœur la Vue et la pratiquer : « En ce qui concerne la Vue, Longchen Rabjam, »

L’entière signification de ceci est transmise par cette instruction sur les trois mots, car lorsqu’ils frappent l’essence de la pratique, l’illusion est mise à mort. Ainsi : « Trois mots frappent le point vital. »

I. PRESENTATION DIRECTE DU VISAGE DE RIGPA

En premier vient la méthode de la présentation à la Vue qui n’a pas encore été révélée. Généralement, il y a de nombreuses manières d'effectuer la présentation de la Vue. Dans la voie sûtrayâna de la dialectique, on emploie la méthode de lung rig : en utilisant l’autorité des Écritures de l’enseignement du Bouddha et des grands maîtres, ainsi que par la logique et le raisonnement, on arrive à la réalisation de la Vue. Selon l’approche commune du Mantrayâna secret, au moyen de la sagesse de l’exemple dans la troisième transmission de pouvoir, la présentation à la sagesse véritable et ultime a lieu lors de la quatrième transmission de pouvoir. Ici, selon l’approche unique des grands maîtres de la lignée de pratique, la nature de l’esprit, le visage de rigpa, est présentée au moment précis de la dissolution de l’esprit conceptuel.

Au milieu des vagues bouillonnantes des pensées illusoires, les pensées grossières qui s’élèvent et poursuivent les objets de la perception voilent le visage réel de la vraie nature de l’esprit. Ainsi, même s’il était présenté, vous ne le reconnaîtriez pas. Donc, pour permettre à ces pensées grossières et discursives de se déposer et de s’éclaircir, « D’abord, relâchez et détendez l’esprit, »

Cependant, laisser son esprit détendu et libre de fabrication est, en soi-même, la sagesse de la claire lumière. Ainsi, les chemins fabriqués ne vous mèneront jamais à la réalisation de votre véritable nature, et pour indiquer que cette sagesse co-émergente et libre de fabrication est présente en vous-même : « Ni dispersé, ni concentré, libre de pensée. »

Un débutant peut réussir à laisser l’esprit s’apaiser naturellement en lui-même et tenter de maintenir cela. Cependant, il lui est impossible de s’affranchir de la fixation sur les nombreuses expériences telles que « félicité », « clarté » et « absence de concept », qui apparaissent dans l’état de calme et de tranquillité : « Tout en demeurant dans cet état d'équilibre détendu et à l’aise, »

Pour se libérer du cocon de l’attachement-à-l’expérience, mettre à nu le rigpa qui pénètre tout et révéler clairement son état véritable, « Lancez soudain un son “phaṭ !” qui fait voler l’esprit en éclats, »

Puisqu’il est essentiel de trancher le flot des pensées qui s’élèvent et de détruire la méditation fabriquée par l’esprit, le son « phat ! » doit être violent, vigoureux et brusque : « Fulgurant, puissant et soudain : stupéfiant (émaho) ! »

A ce moment-là, vous êtes libre de toutes les notions figées de ce que l’esprit pourrait être, et la libération est actualisée : « Il n’y a rien : frappé d'émerveillement, »

Dans cet état du dharmakâya, dépourvu de toute référence et de tout support, réside la conscience claire pénétrant tout, nue, telle quelle, sagesse qui transcende l’esprit ; ainsi : « Foudroyé d'émerveillement (hédéwa)… pourtant tout est d'une clarté transparente (zangthalé). »

Cette conscience claire pénétrant tout, libre d’obstacles, est le point-clé de la sagesse inexprimable et naturellement innée, au-delà de tous les extrêmes de la naissance et de la cessation, de l’existence et de la non-existence, et donc au-delà des mots et hors de portée de la recherche mentale. Ainsi : « Frais, pur et soudain, au-delà de toute description : »

Le point crucial ici est le fait que rigpa, qui demeure dans la base du dharmakâya, est la pureté primordiale de la voie des yogis, la Vue absolue de la liberté de toute élaboration. Jusqu’à ce que vous reconnaissiez ce point précis, quelle que soit votre méditation ou votre pratique, vous ne pourrez jamais dépasser une vue et une méditation fabriquées par l’esprit. La différence entre celles-ci et l’approche du Dzogpachenpo naturel est plus grande que celle qui existe entre la terre et le ciel, car elles ne possèdent pas le point essentiel — le flot ininterrompu de claire lumière, qui est non-méditation. Le plus important, tout d’abord, est donc de reconnaître ceci, et ceci seul : « Reconnaissez ceci comme la pure conscience claire du dharmakâya. »

Tel est donc le premier des trois mots qui frappent au cœur de l’essence. Si la Vue n’a pas été présentée et reconnue, il n’y a rien à maintenir dans la Méditation. C’est pourquoi il est si important, en tout premier lieu, de recevoir la présentation à la Vue. Et puisque la sagesse naturelle et innée est présentée en tant que naturelle et innée en vous, il n’y a pas à la chercher ailleurs ; ce n’est pas non plus quelque chose de nouveau que vous n’aviez pas avant et qui maintenant s’élève dans votre esprit. Ainsi, « Le premier point vital est : présentation directe du visage de rigpa en lui-même. »

II. DECIDEZ D'UNE CHOSE ET D'UNE SEULE

Pour donner maintenant une explication plus détaillée de la façon de prendre la pratique de méditation à cœur :

Dans un état naturel de repos, en tout temps et en toute situation, laissez votre méditation être semblable au courant continu d’une rivière. Sans rechercher la tranquillité ni réprimer le mouvement de la pensée, maintenez simplement cette reconnaissance : quand la tranquillité se manifeste, elle est le visage même du dharmakâya et, quand le mouvement s’élève, il est le pouvoir inhérent de la sagesse. Ainsi, « Alors, dans le mouvement ou la tranquillité, »

L’énergie de l’esprit qui pense est la source des émotions négatives comme la colère et l’attachement, qui représentent la vérité de l’origine de la souffrance, ainsi que des sentiments comme le bonheur ou la peine, qui constituent la vérité de la souffrance. Toutefois, quelles que soient les expériences qui surgissent, si vous pouvez réaliser que la véritable nature de ces pensées et de ces émotions est la nature même de la réalité, elles seront alors simplement le courant du dharmakâya. Ainsi, « Dans la colère ou l’attachement, dans le bonheur ou dans la peine, »

Mais ce n’est pas tout. Généralement, même lorsque vous avez reconnu la Vue, si vous ne la maintenez pas dans la méditation et que vous vous laissez aller à la prolifération ordinaire de l’illusion, les mêmes vieux schémas de pensées vous enchaîneront au samsâra. Le Dharma et vous-même finissez par vous séparer, et vous vous retrouvez pareil à une personne ordinaire. C’est pourquoi vous ne devez jamais vous écarter de cet état suprême du repos naturel de la non-méditation, et donc : « En tout temps et en toute situation, »

Ainsi, que l’esprit soit tranquille, actif ou autre, il ne s’agit pas de neutraliser chaque émotion et pensée négative une par une en appliquant le remède qui lui est propre. Par contre, le seul remède à toutes les pensées ou les émotions qui se manifestent, la panacée, est la reconnaissance de cette Vue qui a été précédemment présentée, et elle seule. Donc : « Reconnaissez le dharmakâya reconnu auparavant, »

Ainsi toute pensée ou émotion qui s’élève n’est, en elle-même, rien d’autre que la sagesse du dharmakâya et la vraie nature de ces pensées et de ces émotions est la claire lumière de la base du dharmakâya. Reconnaître ceci est appelé « la claire lumière-mère, présente en tant que base ». Reconnaître votre propre nature dans cette vue de la claire lumière de rigpa qui se connaît de lui-même, présentée auparavant par le maître, est appelé « la claire lumière de la voie de la pratique ». Demeurer dans l’état où toutes deux, la claire lumière de la base et celle de la voie, sont inséparables, est appelé « la rencontre des claires lumières mère et fille ». Ainsi, « Et les claires lumières mère et fille, se connaissant déjà, se réuniront. »

De cette façon, souvenez-vous toujours de la Vue, la claire lumière que vous avez reconnue en vous comme votre propre nature. Et tandis que vous demeurez dans cet état, vous ne devriez pas réprimer ni vous complaire dans les pensées et les émotions, ne pas les accepter ni les rejeter en aucune façon ; elles constituent l’énergie dynamique (tsal) de votre nature. Ceci est un point crucial : « Demeurez dans l’aspect de conscience claire, au-delà de toute description. »

S'il maintient longtemps cet état, un débutant aura des expériences de félicité, de clarté ou d’absence de concept qui masqueront le visage de sa véritable nature. S'il la libère de cette coquille de l’attachement-à-l’expérience et met à nu le visage véritable de rigpa, la sagesse rayonnera de l’intérieur. Un adage dit :

Plus son flot est interrompu,
Meilleure est l'eau du torrent.
Plus elle est entrecoupée,
Meilleure est la méditation du yogi.

Ainsi : « Tranquillité, félicité et clarté : détruisez-les, encore et encore, »

« Comment les détruire ? » pourriez-vous demander. A chaque fois que s’élèvent des expériences de tranquillité, de félicité ou de clarté, ou bien des sentiments de joie, de jubilation ou de délice, vous devez pulvériser la coquille de votre attachement-à-l’expérience et la faire éclater, comme « phaṭ !», association de « pha », la syllabe des moyens habiles qui concentre et rassemble, et de « ṭa », la syllabe de prajñâ qui tranche. Ainsi : « Frappant soudain avec la syllabe des moyens habiles et de la sagesse. »

Lorsque vous ne perdez pas ce point vital de l’expérience personnelle et maintenez, en tout temps et toute situation, ce rigpa indescriptible qui pénètre tout, il n’y a plus de séparation entre méditation formelle et après-méditation : « Nulle différence entre méditation et après-méditation, »

C’est pourquoi la méditation pendant les sessions et la méditation dans l’activité pendant les pauses ne sont pas séparées : « Nulle division entre sessions et pauses, »

Dans cette « grande méditation sans rien sur quoi méditer », le yoga continu, semblable à un fleuve, de la sagesse inhérente, égale et pénétrant tout, il n’y pas même un cheveu d’objet sur quoi méditer, mais pas non plus un seul instant de distraction. Voilà ce que signifie cette citation :

Je ne médite jamais, mais je ne suis jamais séparé de la méditation ;
Ainsi n’ai-je jamais été séparé du véritable sens
de la « non-méditation ».

Et c’est pourquoi : « Demeurez toujours dans cet état indivisible. »

Pour celui qui est un récipient apte à recevoir cette voie unique du Dzogpachenpo selon l’intention même des enseignements, et qui appartient à la catégorie « immédiate » des individus qui sont libérés au moment même de l’écoute des enseignements, les perceptions et pensées sont la base suprême de la libération, et tout ce qui arrive devient le flot du dharmakâya. Il n’y a rien sur quoi méditer ni personne qui médite. Toutefois ceux, moins fortunés, qui sont encore la proie des pensées illusoires, doivent trouver la stabilité par « étapes successives ». Jusque-là, ils doivent s’engager dans la pratique de la méditation. Ainsi : « Mais, jusqu’à ce que la stabilité soit atteinte, »

Cette méditation doit être pratiquée quand toutes les conditions favorables à la stabilité méditative sont réunies ; alors seulement l’expérience réelle se produira. Quelle que soit la durée de votre méditation, au milieu de l’activité et de la distraction, l’expérience véritable de la méditation ne se produira pas. Ainsi : « Il est vital de méditer loin de toute distraction et activité, »

Pendant la méditation également, bien qu’il n’y ait pas de différence entre les sessions formelles et l’après-méditation, si vous n’avez pas d’abord véritablement établi votre méditation, vous serez incapable de mêler la sagesse de votre expérience à l'après-méditation. Quand bien même vous vous efforceriez de faire de votre vie quotidienne la voie, votre compréhension vague et générale vous prédisposera à retomber dans vos vieux schémas et habitudes négatifs. Ainsi : « Pratiquant en sessions de méditation formelles. »

Votre pratique peut être telle que vous êtes confiant dans votre capacité à maintenir cet état de méditation en sessions formelles. Même dans ce cas, si vous ne comprenez pas comment intégrer cette pratique dans les activités de l’après-méditation et comment la maintenir continuellement, elle ne servira pas de remède aux difficultés qui surgiront. Quand une pensée discursive vous entraînera, vous replongerez dans des choses bien ordinaires. Voilà pourquoi il est si important de demeurer dans cet état de conscience claire qui pénètre tout après la méditation : « En tout temps et en toute situation, »

A ce stade, il n’est pas nécessaire de rechercher un autre sujet de méditation. En revanche, dans l’état d’équilibre méditatif qui ne s’écarte jamais de cette vue du dharmakâya, maintenez une nonchalance insouciante envers toutes les actions et pensées, sans les réprimer ni vous y complaire ; laissez les choses aller et venir, l’une après l’autre, et laissez-les être : « Demeurez dans le flot de ce qui est simplement le dharmakâya. »

Une telle pratique, l’union indivisible de shamatha et de vipashyanâ, le yoga de l’état naturel libre d’élaboration, inné et sans artifice – demeurer au sein même de la nature intrinsèque de la réalité – est le cœur de la pratique de tous les tantras du Vajrayâna du Mantra secret. Elle est la sagesse ultime de la quatrième transmission de pouvoir. Elle est le point unique, le joyau qui exauce tous les souhaits, de la lignée de pratique,. Elle est l’esprit de sagesse parfait de tous les maîtres accomplis de l’Inde et du Tibet et de leurs lignées, des traditions anciennes (nyingma) et nouvelles (sarma). Donc, décidez-en avec une conviction absolue et ne courez pas après d’autres instructions essentielles, salivant avec un appétit et une avidité insatiables. Sinon, cela revient à garder l’éléphant chez soi et aller chercher ses traces dans la forêt. Vous allez droit dans le piège d’une recherche sans fin, fabriquée par l'intellect, et vous ne donnez aucune chance à la libération ! Ainsi, vous devez prendre une décision quant à votre pratique et « Décidez avec une conviction absolue qu’il n’y a rien d’autre que ceci. »

Prenez la décision que cette sagesse nue du dharmakâya, naturellement présente, est l’état d’éveil qui n’a jamais connu l’illusion, et maintenez son flot. Ceci est le deuxième point secret et vital. Puisqu’il est d’une importance cruciale : « Le deuxième point vital est : décider d'une chose et d'une seule. »

III. CONFIANCE DIRECTE DANS LA LIBERATION DES PENSÉES QUI S’ÉLÈVENT

À de tels moments, si la confiance dans la méthode de libération n’est pas établie, et si votre méditation consiste uniquement à vous détendre dans la tranquillité de l’esprit, vous ne faites que vous fourvoyer dans le samâdhi des dieux. Une telle méditation sera incapable de surmonter votre attachement ou votre colère. Elle sera incapable de mettre fin au flux des formations karmiques. Elle ne pourra pas non plus vous donner la profonde confiance de la certitude directe. Cette méthode de libération est donc d’une importance vitale.

Qui plus est, quand un objet de désir provoque un attachement brûlant, ou quand un objet d’aversion provoque une colère violente, quand vous ressentez de la joie en raison de circonstances favorables, de possessions matérielles et d’autres choses semblables, ou quand la peine vous afflige en raison de circonstances défavorables ou de maladies, quoi qu’il arrive, à ce moment-là le pouvoir de votre rigpa est intensifié ; il est donc vital de reconnaître la sagesse qui est la base de la libération. Ainsi : « À ce moment-là, attachement ou aversion, bonheur ou peine : »

En outre, si le point-clé de la « libération dès l’émergence » fait défaut à votre pratique, toutes les pensées subtiles qui s’infiltrent subrepticement dans votre esprit vous feront accumuler plus de karma samsarique. Donc, le point crucial est de maintenir cette émergence et libération simultanées pour chaque pensée qui s’élève, grossière ou subtile, afin qu’elle ne laisse pas de traces. « Toutes les pensées passagères, sans aucune exception, »

Pour cette raison, quelles que soient les pensées qui s’élèvent, ne leur permettez pas de proliférer en un fouillis d’illusions subtiles et, en même temps, n’appliquez pas une attention étriquée, fabriquée par l’esprit. Mais plutôt, sans jamais vous départir d’une attention naturelle et authentique, reconnaissez la vraie nature de toute pensée qui s’élève et maintenez cette « libération dès l’émergence » qui ne laisse aucune trace, comme des mots écrits sur l’eau. Ainsi : « Dans cette reconnaissance, ne laissent aucune trace. »

Ici, si les pensées qui s’élèvent ne sont pas purifiées en se dissolvant au moment où elles se libèrent d’elles-mêmes, le seul fait de les reconnaître ne pourra pas briser la chaîne du karma qui perpétue l’illusion. Donc, à l’instant même où vous « reconnaissez », en voyant la nature véritable de la pensée dans sa nudité, vous identifiez simultanément la sagesse avec laquelle vous vous êtes familiarisé auparavant. En demeurant dans cet état, les pensées sont purifiées, dissoutes sans laisser de traces ; ceci est un point crucial. Ainsi « Reconnaissez le dharmakâya où elles sont libérées, »

Prenons l'exemple d'un mot ou d'un dessin écrit sur l’eau : à l’instant même où il est tracé, il se dissout, écriture et disparition sont simultanées. De la même manière, dès que les pensées s’élèvent, elles sont aussitôt libérées, et cela devient ainsi un courant ininterrompu d’« auto-émergence » et d’« auto-libération » : « Et comme des mots qui, tracés sur l’eau, disparaissent, »

Ainsi, sans rien réprimer de ce qui s’élève, et en lui permettant de s’élever, toutes les pensées qui s’élèvent sont de fait purifiées dans leur nature fondamentale. Vous devez vous en tenir à cette méthode qui intègre tout sur le chemin comme étant l'essence de la pratique. « L’émergence et la libération deviennent naturelles et continues. »

En appliquant ainsi « l'exercice du dharmakâya » à vos pensées, toute pensée qui s'élève ne sert qu'à renforcer rigpa. Et, aussi grossières que soient les pensées des cinq poisons, d'autant plus clair et vif est le rigpa dans lequel elles sont libérées. « Tout ce qui s’élève est nourriture pour la vacuité nue de rigpa, »

Quelques soient les pensées qui s’agitent, elles s’élèvent toutes du véritable visage de rigpa qui pénètre tout, en tant que son propre pouvoir intérieur. Chaque fois qu'elles s'élèvent, demeurez simplement en cela, sans accepter ni rejeter. Alors, elles sont libérées à l’instant même où elles s’élèvent et elles ne sont jamais extérieures au courant du dharmakâya : « Tout remous de l’esprit est le pouvoir intérieur du roi dharmakâya, »

Les pensées de l’esprit, les perceptions illusoires de l’ignorance, sont pures dans l’immensité du dharmakâya, la sagesse de rigpa ; ainsi, au sein de cette immensité de claire lumière ininterrompue, toutes les pensées qui s’agitent et s’élèvent sont vides de par leur nature même. Ainsi, « Ne laissant aucune trace, inné et pur. Quelle joie ! »

Quand, après vous être longuement entraîné, vous avez pris l’habitude d’intégrer les pensées à la voie de cette manière, les pensées s’élèvent comme méditation. La frontière entre immobilité et mouvement disparaît et, en conséquence, plus rien de ce qui s’élève ne peut perturber votre stabilité : « Même si tout s’élève comme auparavant, »

À ce moment-là, la façon dont les pensées – l’énergie de rigpa – s'élèvent en tant que joie et peine, espoir et crainte, peut ressembler à celle d'une personne ordinaire. Cependant, celle-ci a une expérience très solide de répression ou de complaisance, qui lui fait accumuler des formations karmiques et être la proie de l’attachement et de l’agressivité. En revanche, chez le yogi du Dzogchen, les pensées sont libérées au moment où elles s’élèvent :

  • au début, les pensées qui s’élèvent sont libérées dès qu’elles sont reconnues, comme lorsqu’on rencontre un vieil ami ;
  • au milieu, les pensées se libèrent d’elles-mêmes, comme un serpent défaisant ses propres nœuds ;
  • à la fin, les pensées qui s’élèvent sont libérées sans causer ni tort ni bienfait, comme un voleur qui pénètre dans une maison vide.

Ainsi, le yogi du Dzogchen possède le point vital des méthodes de libération comme celles-ci. Donc, « La différence réside dans le mode de libération : voilà la clé. »

Voici pourquoi il est dit :

Savoir méditer,
Mais sans savoir libérer,
En quoi cela diffère-t-il de la méditation des dieux ?

Ce qui signifie que ceux qui font confiance à une méditation dépourvue de ce point vital de la méthode de libération, qui ne serait rien de plus qu’un état de quiétude mentale, ne font que s’égarer dans les états de méditation des mondes supérieurs. Ceux qui prétendent qu’il suffit simplement de reconnaître la tranquillité et le mouvement ne diffèrent en rien des personnes ordinaires et leur pensée confuse. Et quant à ceux qui donnent toutes sortes d’étiquettes, comme « vacuité » et « dharmakâya », la faiblesse fondamentale de leur remède est exposée au grand jour, quand ils sont déstabilisés dès la première malchance ou difficulté qu’ils rencontrent. Ainsi : « Sans elle, la méditation n’est que le chemin de l'illusion, »

« Libération dès l’émergence », « auto-libération », « libération nue », quelque nom que vous lui donniez, ce mode de libération, où les pensées se libèrent d’elles-mêmes et sont purifiées sans laisser la moindre trace, est le même point crucial, qui montre explicitement cette auto-libération. Ceci est la spécialité extraordinaire du Dzogpachenpo naturel.

Et si vous êtes en possession de ce point-clé, toutes les émotions négatives et les pensées qui s’élèvent deviennent simplement le dharmakâya. Toutes les pensées illusoires sont transformées en sagesse. Toutes les circonstances néfastes se manifestent comme amies. Toutes les émotions négatives deviennent la voie. Le samsâra est purifié dans son état naturel sans que vous ayez à y renoncer, et vous êtes affranchi des chaînes de l’existence conditionnée aussi bien que de l’état de paix. Vous êtes arrivé à un état d’accomplissement tel qu’il n’y a pas d’effort, rien à atteindre, et où plus rien ne reste à faire. Et : « Avec elle, c'est la non-méditation, l’état du dharmakâya. »

Si vous n’avez pas confiance dans une telle méthode de libération, vous pouvez toujours proclamer que votre vue est élevée et votre méditation profonde, cela ne sera d’aucune utilité à votre esprit, ni un remède contre les émotions négatives. Par conséquent, ce n’est pas la vraie voie.

Par contre, si vous avez le point-clé de « l’auto-émergence et de l’auto-libération », même sans la plus infime attitude de « vue élevée », ou notion de « méditation profonde », il est impossible que votre esprit ne soit pas libéré des chaînes de la saisie dualiste.

Si vous allez dans la fabuleuse Île d’Or, vous aurez beau chercher, vous ne trouverez jamais de terre ou de pierres ordinaires. Exactement de la même manière, tranquillité, mouvement et pensées s’élèvent tous maintenant comme méditation et, même si vous cherchiez des illusions réelles et solides, vous n’en trouveriez pas. Cela seul est le facteur qui détermine si votre pratique a atteint ou non son but. Ainsi, « Le troisième point vital est : confiance directe dans la libération des pensées qui s’élèvent. »

IV. COLOPHON

Ces trois points-clés sont l’essence infaillible qui réunit Vue, Méditation, Action et Fruit du Dzogpachenpo naturel dans l’état de la conscience claire qui pénètre tout de rigpa. Ils constituent donc en fait les instructions essentielles pour la Méditation et l’Action, ainsi que pour la Vue.

Néanmoins, il ne s’agit pas d’un concept abstrait dont on pourrait — selon la terminologie du Dharma employée dans la tradition textuelle courante — établir le sens définitif, après l’avoir évalué au moyen des écritures, de la logique et du raisonnement.

En revanche, lorsque que vous réalisez vraiment la sagesse elle-même, directement et dans toute sa nudité, ceci même est la vue de la sagesse de rigpa. Puisque la multitude des vues et des Méditations est d’une « saveur unique », il n’y a pas de contradiction à expliquer les trois points vitaux comme pratique de la Vue. Ainsi, « La Vue qui possède les trois points vitaux, »

Une pratique comme celle-ci est le point-clé infaillible de la voie de la pureté primordiale dans le Dzogpachenpo naturel, le pinacle même de la succession des neuf véhicules. De même qu’il est impossible à un roi de voyager sans sa cour, de même les points-clés de tous les yâna servent d'étapes et de supports à la voie du Dzogchen. Et ce n’est pas tout. Quand vous verrez le visage de la lampe de la sagesse qui s’élève naturellement – la pureté primordiale de rigpa – sa puissance flamboiera en tant que vue profonde qui naît de la méditation. Alors, l’immensité de votre sagesse débordera comme une rivière d’été en crue, tandis que la nature de la vacuité se lèvera en tant que grande compassion et vous imprègnera d’une compassion aimante qui ne connaît ni limite ni préjugé. Voici ce qu’il en est, et par conséquent, « La Méditation, union de la sagesse et de l’amour, »

Dès que ce point-clé de la voie, l’union de la vacuité et de la compassion, est directement réalisé, l'océan des actions des bodhisattvas, qui toutes sont comprises dans la voie des six paramitas, s’élève en tant que sa propre énergie naturelle, tout comme la lumière rayonne du soleil.

L’action étant liée à l’accumulation de mérite, tout ce que vous ferez sera un bienfait pour autrui, et vous aidera à ne pas rechercher la paix et le bonheur pour vous seul, et ainsi à ne pas dévier de la vue juste. Ainsi : « Sont accompagnées par l’Action, commune à tous les bodhisattvas. »

Cette Vue, Méditation et Action est l’essence même de la vision Éveillée de tous les bouddhas du passé, du présent et du futur ; ainsi : « Les bouddhas du passé, du présent et du futur se concerteraient-ils, »

C’est le pic suprême de tous les yâna, le point-clé sur la voie de l’Essence du cœur de vajra du Nyingtik, la quintessence de tout fruit — rien ne surpasse ceci. Ainsi : « Ils ne trouveraient nulle instruction supérieure à celle-ci. »

La signification réelle de ce qui est exprimé dans cette instruction est l’essence du cœur des instructions essentielles de la lignée, cela est certain. Mais ces quelques mots eux-mêmes, qui l’expriment, devraient s’élever aussi du pouvoir créateur de rigpa. Ainsi : « Par le tertön du dharmakâya, le pouvoir intérieur de rigpa, »

Je n’ai pas la moindre expérience de la signification réelle que cachent ces mots, qui viendrait de « la sagesse qui naît de la méditation ». Cependant, ayant écouté la transmission orale infaillible de mon saint maître, j’ai entièrement éliminé tous les doutes grâce à « la sagesse née de l’écoute », puis je suis arrivé à une compréhension définitive grâce à « la sagesse née de la contemplation », sur quoi j’ai composé ceci. Ainsi, ceci est un : « Trésor exhumé des profondeurs de la vue pénétrante transcendante, »

Il ne ressemble à aucun type de trésor ordinaire de ce monde, qui peut seulement soulager temporairement la pauvreté. « Nullement semblable aux trésors ordinaires de terre et de pierre, »

Ces trois points vitaux de la Vue, appelés « Frapper l’essence en trois mots » furent offerts par le nirmânakâya Garab Dordjé tandis qu’il passait en nirvana, au grand maître Mañjuśrīmitra, depuis une nuée de lumière dans le ciel ; et c’est par ces instructions essentielles elles-mêmes que leurs réalisations devinrent indissociables. « Il est le testament ultime de Garab Dordjé, »

Grâce à sa compréhension pénétrante de la signification essentielle de cette instruction, l’omniscient souverain du Dharma Longchen Rabjam réalisa directement, en une seule vie, l’« esprit de sagesse » de la pureté primordiale où tous les phénomènes s’épuisent, s’éveillant ainsi à la bouddhéité complète et parfaite. Il apparut dans son corps de sagesse au vidyâdhara Jigmé Lingpa et le bénit à la manière de « la transmission par signe des vidyâdhara ». De lui, par « la transmission de bouche à oreille », notre propre maître racine bien-aimé Jigmé Gyalwé Nyougou reçut à son tour la présentation grâce à cette instruction, et rencontra la véritable nature de la réalité face à face. Ceci est l’instruction que j’entendis de Jigmé Gyalwé Nyougou, le glorieux protecteur de tous les êtres, quand il était parmi nous. Voici pourquoi ceci est : « L’essence de l’esprit de sagesse des trois transmissions. »

Des instructions essentielles comme celles-ci ressemblent à l’or le plus fin, à l’essence même du cœur. Il serait regrettable de les enseigner à ceux qui ne les mettraient pas en pratique. Mais il serait également regrettable de ne pas les enseigner à quelqu’un qui chérirait ces instructions comme sa propre vie, mettrait leur signification essentielle en pratique et réaliserait l’état de bouddha en une seule vie. Ainsi :

« Il est confié aux disciples de mon cœur, scellé pour être secret.
Son sens est profond, ce sont les paroles de mon cœur ;
Il est le discours de mon cœur, le point-clé fondamental ;
Ce point crucial, ne le négligez jamais !
Ne laissez jamais cette instruction vous échapper ! »

Avec ce bref commentaire, « L’Enseignement spécial du roi sage et glorieux » arrive ici à sa conclusion. Vertu ! Vertu ! Vertu !

| Comité de traduction française Rigpa, 2010.

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