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ISSN 2753-4812
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Introduction aux pèlerinages

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Introduction aux pèlerinages

par Kate Hartmann

Les pèlerinages vers des lieux saints jouent depuis longtemps un rôle important dans la vie religieuse tibétaine. En langue tibétaine, on parle le plus souvent de nékorwa (gnas skor ba) ou de néjelwa (gnas mjal ba), ce qui signifie littéralement « encercler » (bskor) ou « rencontrer » (mjal) un « puissant lieu sacré » (gnas, prononcé ). Cette notion couvre un vaste éventail de pratiques et de destinations, y compris des montagnes, grottes et lacs sacrés, des temples, et divers lieux associés à la vie de saints maîtres. Souvent, on croit ces endroits sacrés imprégnés d’un pouvoir numineux qui peut accorder la purification, la protection, des bénédictions spirituelles, un renforcement de la force vitale, ou un bon karma à celles et ceux qui s’y rendent.

La tradition bouddhiste fait remonter les pratiques de pèlerinage aux dernières instructions du Bouddha. Le Mahaparinibbana Sutta raconte un épisode où Ananda, un proche disciple du Bouddha peiné par la mort imminente de son maître bien-aimé, se demanda tout haut ce que les disciples feraient sans le Bouddha. Ce dernier dit à Ananda qu’ils devraient visiter quatre grands sites associés à sa naissance, à son éveil, à son premier enseignement et à sa mort (ou parinirvāṇa), promettant une renaissance paradisiaque à ceux qui les approchent avec un cœur fervent. Au fil des siècles qui suivirent, les communautés bouddhistes développèrent de vastes réseaux de sites sacrés, y compris des lieux supplémentaires en lien avec la vie du Bouddha et des stūpa contenant ses reliques. Au fur et à mesure que le bouddhisme se propagea de l’Inde au Tibet, il rencontra et intégra des conceptions tibétaines indigènes de l’environnement sacré. Selon ces conceptions, le paysage regorgeait de toutes sortes d’êtres non humains, y compris de féroces protecteurs des montagnes, des lacs et d’autres caractéristiques naturelles. Des légendes bouddhistes racontent comment de puissants maîtres tantriques ont vaincu les terribles esprits-protecteurs tibétains, les soumettant et les convertissant en protecteurs du bouddhisme.

Cette riche synthèse culturelle a engendré une tradition qui englobe une vaste gamme de destinations pour les pèlerins. Certaines font partie de l’environnement naturel : de hautes montagnes, souvent considérées comme le séjour de déités ou de bouddhas tantriques ; des lacs sereins, perçus comme les compagnes féminines des montagnes masculines qui se trouvent à proximité ; des grottes où de grands maîtres comme Padmasambhava ont pratiqué.

Le mont Kailash (gangs dkar ti se, prononcé Gangkar Tisé) constitue le plus fameux exemple de ce genre de destination. Les Tibétains le révèrent pour différentes raisons : le mont Kailash est identifié au mont Mérou, ou à d’autres montagnes mentionnées dans divers textes bouddhiques ; on y voit la demeure de Cakrasamvara ; et ce serait le site où se sont déroulés des combats légendaires entre Milarépa et ses adversaires bönpo. Ce genre de superposition de sens est courant pour les sites sacrés, qui semblent absorber le pouvoir numineux des générations successives de pèlerins. Selon la tradition, bien que le mont Kailash apparaisse comme une montagne normale selon la perception ordinaire, les pratiquants avancés qui ont purifié leur perception le voient pour le mandala qu’il est réellement. Les pèlerins de l’ensemble de l’aire culturelle tibétaine s’y rendent pour faire la circumambulation autour de la montagne, un trajet de 52 kilomètres (certains dévots font même le vœu de faire des prosternations entières sur l’intégralité du circuit). On fait aussi allusion au Kailash dans d’autres contextes de pèlerinages tibétains, des montagnes relativement mineures étant parfois qualifiées de « second Kailash ». La géographie sacrée tibétaine existe ainsi à différentes échelles : il y a d’abord les montagnes d’importance nationale ; viennent ensuite des montagnes d’importance régionale ; enfin, d’autres montagnes qui font aussi l’objet de pèlerinages ne sont vénérées que par les habitants d’une vallée ou d’un village donné.

Les pèlerins se rendent également à divers lieux du patrimoine bâti – temples, stūpa, monastères… De tels endroits sont considérés sacrés en raison des images, reliques ou textes sacrés qu’ils abritent, ou parce que des saints y ont séjourné. Par exemple, le Jokhang à Lhassa est une destination importante pour de nombreux pèlerins qui souhaitent voir l’image sacrée du Jowo, qui, selon la légende, aurait été commandée par le Bouddha lui-même.

Enfin, certains pèlerins tibétains se rendent jusqu’en Inde ou au Népal pour visiter des lieux où le Bouddha aurait accompli des actes importants. Ces sites – dont le plus célèbre est Bodhgaya, mais qui comptent aussi des endroits comme Sarnath, le Pic des Vautours, ou Rajgir – furent peu visités par les Tibétains à la suite du déclin du bouddhisme en Inde vers le 14e siècle, mais le voyage connut un renouveau au 19e siècle. Aujourd’hui, en raison des restrictions entourant les sites de pèlerinage dans la Région autonome du Tibet, on assiste à un regain d’intérêt pour les lieux situés en Inde et au Népal, dont le stūpa de Boudhanath.

Historiquement, le pèlerinage était une activité sociale impliquant des gens de tous les horizons, des plus humbles laïques aux élites religieuses, et souvent entreprise en groupe issu d’un même village ou d’une même famille. Sur place, les pèlerins s’appliquent à diverses pratiques spirituelles : prosternations, circumambulations du site dans le sens horaire, offrandes de prières ou de présents (par exemple, de l’argent, des écharpes de soie, du beurre), contemplation et vénération d’objets religieux significatifs, visualisations méditatives particulières…

Les bouddhistes tibétains ont aussi développé des traditions littéraires riches et variées en lien avec les pèlerinages. Les guides de pèlerinage (gnas yig, prononcé néyik) sont des guides détaillés qui décrivent minutieusement les sites sacrés et expliquent aux pèlerins ce qu’ils devraient faire ou voir à un endroit donné. On trouve aussi des éloges de sites sacrés (gnas chen la bstod pa, ou gnas bstod), des prières adressées aux lieux (gsol ’debs) et des journaux de voyage (nyin deb). Ces textes n’offrent pas nécessairement de descriptions fidèles des pèlerinages (des anthropologues ont relevé des différences considérables entre les idéaux littéraires et les faits avérés), mais ils communiquent ce que leur auteur estimait le plus important et le plus inspirant à propos d’un lieu.

Certains textes fournissent aussi des conseils plus généraux sur la conduite à adopter en pèlerinage. À titre d’exemple, Kathok Sitou Chökyi Gyatso décrit trois types de pèlerins. Le meilleur pèlerin voit que tous les lieux sont également sacrés, le pire se fatigue et devient critique, tandis que le pèlerin moyen – un modèle réaliste pour la plupart des voyageurs – entretient sa dévotion, engrange des mérites et s’efforce de maintenir une perception pure malgré les défis physiques.

Les pèlerinages bouddhistes tibétains ont évolué au fil de siècles de transformation culturelle. Comme on l’a vu, c’est un sujet qui englobe une grande variété de destinations, de pratiques et de genres littéraires. Les changements politiques, le phénomène de diaspora et la variation des accès aux sites sacrés ont perturbé les pèlerinages traditionnels. Le pèlerinage n’en reste pas moins une expression appréciée et résiliente de la pratique bouddhiste tibétaine, et les sites continuent d’inspirer les nouvelles générations.


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Bibliographie et pistes de lecture

Buffetrille, Katia. “The Great Pilgrimage of A Myes rMa-Chen: Written Traditions, Living Realities.” In Mandala and Landscape, edited by A. W. Macdonald, 75–132. Delhi: D.K. Printworld, 1997.

Geary, David. The Rebirth of Bodh Gaya: Buddhism and the Making of a World Heritage Site. Seattle: University of Washington Press, 2017.

Hartmann, Catherine. “How to See the Invisible: Attention, Landscape, and the Transformation of Vision in Tibetan Pilgrimage Guides.” History of Religions 62, no. 4 (May 1, 2023): 313–39. https://doi.org/10.1086/724562.

______. Making the Invisible Real: Practices of Seeing in Tibetan Pilgrimage. Oxford: Oxford University Press, 2025.

Huber, Toni, ed. Sacred Spaces and Powerful Places in Tibetan Culture A Collection of Essays. Dharamsala, H.P: Library of Tibetan Works and Archives, 1999.

______. The Cult of Pure Crystal Mountain: Popular Pilgrimage and Visionary Landscape in Southeast Tibet. New York: Oxford University Press, 1999.

______. The Holy Land Reborn: Pilgrimage and the Tibetan Reinvention of Buddhist India. Chicago: University of Chicago Press, 2008.

Ramble, Charles. “The Complexity of Tibetan Pilgrimage.” In Searching for the Dharma, Finding Salvation – Buddhist Pilgrimage in Time and Space: Proceedings of the Workshop “Buddhist Pilgrimage in History and Present Times” at the Lumbini International Research Institute (LIRI), Lumbini, 11 - 13 January 2010, edited by Christoph Cueppers and Max Deeg, 179–96. Lumbini: Lumbini International Research Institute, 2014.


| Introduction traduite en français, à partir de l’anglais, par Vincent Thibault (2026).


Version: 1.0–20260427


Le Stūpa de Jaroung Kashor

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