Conseils de méditation à la nonne Chötso
Introduction des traducteurs
Le visionnaire tibétain Dudjom Lingpa (1835–1903) a composé une douzaine de chants offrant des conseils à des nonnes bouddhistes, à des yoginī, et même à une reine[1]. Ces chants contiennent des encouragements à la pratique, des avertissements sur les écueils du saṃsāra, et des conseils avancés en matière de méditation selon l’approche du Dzogchen, la Grande Perfection. En les lisant, on peut imaginer une petite communauté de pratiquantes ferventes, en retraite dans les conditions éprouvantes du Golok nomade, dans l’est du Tibet… Le chant traduit ici, s’il fut originellement adressé à une nonne, offre des conseils profonds et nuancés qui seront utiles à tout méditant de longue date[2].
Conseils de méditation à la nonne Chötso[1]
par Dudjom Lingpa
Je m’incline aux pieds du Vajra Né-du-Lac !
Quand l’esprit est clair et vif, il est joyeux[2].
Le courant sous-jacent des pensées se résorbe naturellement,
Et avec lui, les émotions négatives et la confusion.
Il ne s’agit pas d’hébétude, mais d’une expérience nette et radieuse[3].
C’est là un signe infaillible que śamatha progresse.
Quand surviennent des expériences de félicité, de clarté ou d’absence de pensées,
Ne t’y cramponne pas ; sans fixation, ne sois pas trop délibérée dans ta méditation ;
En même temps, ne repousse pas l’expérience, et ne doute pas de toi-même.
L’expérience est joyeuse ? Claire ? Laisse-la être, telle quelle.
Sois naturelle, sans tenter de la façonner.
Demeure simplement avec l’expérience, qu’elle soit joyeuse, claire ou calme.
Le point crucial de la voie consiste à ne pas se laisser distraire ou tromper.
Si, agitée et dispersée, tu es prise par les distractions extérieures,
Garde le cap et elles finiront par se dissiper[4].
En cas de repli apathique ou brumeux, ou quand abondent les doutes et regrets,
Reconnais ce qui se passe et crie « Phaṭ ! » pour débrouiller l’esprit.
Dépose-toi, sans t’attacher à une technique. Il est temps de t’en affranchir.
Simplement, relaxe – sois confortable, relâchant distraction et méditation.
De même, entre les séances de méditation, maintiens l’état naturel.
C’est la vue et la conduite pour tout ce que tu fais, à l’arrêt comme en mouvement.
Attentive et présente à ta vraie nature, maintiens-en la fraîcheur !
Sans te raccrocher à des idées telles que « ça y est » ou « ce n’est pas ça »,
Demeure inébranlable, affranchie de la distraction[5].
Reste avec la méditation, mais sans la restreindre par la saisie.
Ne perds pas cet état – mais ne cherche pas non plus à le produire.
Il est alors impossible de t’égarer ou de commettre des erreurs.
Après tout, il n’y a nulle part ailleurs où aller ! Voici néanmoins une clé :
Ne confonds pas la vertu et le vice, ni ce qu’il faut accepter et rejeter[6].
Le mendiant excentrique Dudjom Dorjé a composé ce texte à la grotte de Drö[7] – un lieu où se réunissent les ḍākinī –, pour la nonne Chötso. Que la vertu abonde !
| Traduit en français par Vincent Thibault (2026) sur la base de la traduction anglaise de Ringu Tulku et Holly Gayley (2018, revue en 2022).
Bibliographie
Sources tibétaines
bdud 'joms gling pa. “dge ma chos mtsho.” In sprul pa'i gter chen bdud 'joms gling pa'i zab gter gsang ba'i chos sde. Thimphu, Bhutan: Lama Kuenzang Wangdue, 2004. BDRC W28732. Vol. 18: 75–76.
bdud 'joms gling pa. “dge ma chos mtsho.” In mkhaʼ ʼgroʼi chos mdzod chen mo. 53 vols. Lhasa: Bod ljongs bod yig dpe rnying dpe skrun khang, 2017. Vol. 52: 269–270.
Sources secondaires
Anam Thubten. Releasing the Knot of Mind: Instructions on Resting in Stillness and Awareness. Boulder, CO: Shambhala Publications, 2026.
Gayley, Holly. “The In/Visibility of Nuns and Yoginīs in Dudjom Lingpa's Songs of Advice” in Living Treasure: Buddhist and Tibetan Studies in Honor of Janet Gyatso, edited by Holly Gayley and Andrew Quintman. Somerville, MA: Wisdom Publications, 2023.
Version : 1.0-20260320
-
Nombre des chants de Dudjom Lingpa, tels qu’ils figurent dans ses œuvres réunies, sont sans titre. C’est le cas de celui-ci. Nous avons combiné le nom de la destinataire (qui se trouve dans le colophon) au sujet du poème, à savoir des conseils sur la méditation. ↩
-
Les termes tibétains traduits ici par « clair » et « vif » sont gsal et hrig ge, respectivement. Les traducteurs vers l’anglais ont opté pour clear et buoyant, qui évoque un certain entrain. ↩
-
Selon Ringu Tulku, le terme sa ler évoque l’expérience perceptuelle du voyageur qui quitte les plaines poussiéreuses et atteint le plateau tibétain, où tout est « net » et « brillant ». Pour plus de clarté, nous avons utilisé deux termes équivalents dans la traduction. ↩
-
Le terme ngang skyong signifie littéralement « maintenir un état ou un continuum ». Selon des enseignements offerts par Chakung Jigmé Wangdrak en mai 2022, il s’agit de maintenir le continuum de la présence éveillée (rig pa). Nous l’avons ici traduit par « garde le cap », alors qu’un peu plus loin, nous avons opté pour « maintiens l’état naturel ». ↩
-
Ringu Tulku commente ce vers en expliquant qu’il vient un point où la distraction n’entrave plus obligatoirement la méditation. ↩
-
« Ce qu’il faut accepter et rejeter » (blang dor) est la façon tibétaine de faire référence à l’éthique bouddhiste. Ici, « accepter » signifie viser la vertu ou les actes positifs, et « rejeter » signifie abandonner le vice et les actions négatives. ↩
-
'bros phug. ↩
