L’épée de la sagesse

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Mipham Rinpoche

Mañjuśrī

L’épée de la sagesse pour établir la réalité avec certitude

par Mip’am Rinpoché

1. Tu as embrassé tous les principes sans aucune confusion ;
Tu as abandonné jusqu’à la moindre erreur ;
Ton esprit n’entretient plus aucun doute quant aux trois points clés[1] ;
Devant toi, Mañjuśrī, précieux trésor de connaissance, je m’incline.

2. Il est profond, vaste et difficile à réaliser
L’enseignement des sugata, semblable à un nectar.
À quiconque désire en faire l’expérience,
J’offre le flambeau de l’intelligence.

3. Le Dharma enseigné par tous les Bouddhas
Repose entièrement sur les deux vérités,
La vérité relative du monde matériel
Et la vérité du sens ultime des choses[2].

4. Si l’on veut s’appliquer, avec un esprit clair et sûr,
À percer la nature de ces deux vérités,
Il faut cultiver en premier lieu la vision sans erreur
Que procurent les deux connaissances valides[3].

5. Tout ce qui nous apparaît
S’élève selon les lois de l'interdépendance.
Rien de purement autonome,
Tel un lotus dans l’espace, ne peut apparaître.

6. C’est le regroupement complet de ses causes
Qui donne naissance à un résultat donné.
La nature d’un effet, quelle qu’elle soit,
Dépend des causes qui lui sont propres.

7. C’est en sachant ce qu’il en est
De ses causes et de ses effets
Que l’on recherche une chose et se détourne d’une autre,
Soit dans l'action, soit dans la pensée.

8. Parce qu’ils procèdent de cette même source,
Les phénomènes appartenant au monde
Comme ceux des disciplines qui le transcendent,
S’élèvent en interdépendance et

9. Possèdent tous deux leur nature distincte
Et des caractéristiques qui leur sont propres.
Solidité, humidité, chaleur et autres propriétés
De la réalité conventionnelle sont indéniables.

10. De même qu’existent d’innombrables catégories,
Comme celles issues des classifications établies conventionnellement par élimination,
Un seul et même phénomène peut avoir plusieurs aspects.
Il reste cependant fidèle à la nature qui lui est propre.

11. Une chose perçue clairement et directement
Lorsqu’elle est appréhendée conventionnellement,
Semble présenter des aspects divers et variés
Du fait que s’y applique l’esprit conceptuel.

12. L’objet perçu directement et les désignations conceptuelles
Sont deux façons de comprendre
L’ensemble de ce qui peut être connu ;
De là viennent les nombreuses catégories fabriquées.

13. Si l’on scrute correctement ces phénomènes,
Dont la nature semble procéder du jeu des causes et des effets,
On ne trouve rien qui soit la cause de leur apparition
Et rien n’est observé qui s’élève en interdépendance.

14. Bien qu'apparaissant avec leur identité propre,
Les phénomènes, par nature vides d’existence intrinsèque,
Sont l’espace primordial doté de la triple libération,
La nature fondamentale ultime des choses.

15. Puisque le fonctionnement des choses et leur interdépendance Découlent de leur nature propre,
C’est à cette nature que s’arrête le raisonnement :
Nul besoin de chercher plus avant[4].

16. Puisque cette façon d’évaluer la nature des choses
En fonction des deux vérités,
Est justifiée par la force des choses,
Ce raisonnement est nécessairement correct.

17. Comment une chose apparaît et ce qu’elle est
Peut être connu soit par la perception directe de sa nature
Soit par une déduction correcte basée sur
La perception directe d’un autre phénomène.

18. Il y a quatre types de perception directe :
La perception sensorielle correcte, la perception mentale, celle de la conscience réflexive
Et la perception yogique. Toutes sont non-conceptuelles
Parce qu’elles perçoivent les caractéristiques propres de leur objet.

19. Sans ces différentes perceptions directes,
Il n’y aurait pas d’observation prouvée et donc pas d’inférence,
Non plus qu’aucune possibilité de percevoir
Ce qui procède de causes et qui cesse.

20. Si tel était le cas, comment comprendrions-nous
Leur vacuité et ce qui s’y rattache ?
Ce n’est que sur la base du conventionnel
Qu’il est possible de réaliser l’absolu[5].

21. Les cinq facultés des sens présentent à notre conscience
Une connaissance claire de l’objet qui les occupe.
En l’absence de ces perceptions directes sensorielles,
Tel des aveugles, il nous serait impossible de voir aucun objet.

22. C’est de la faculté mentale que naît la perception directe mentale
Capable d’identifier clairement tous les objets extérieurs et intérieurs.
Sans elle, nous n’aurions pas la conscience du discernement
Nous permettant d’apprécier les phénomènes, quels qu’ils soient.

23. La pratique authentique, selon les instructions, de la méditation,
Procure l’expérience claire de l’objet absolu qui lui est propre ;
Sans cette perception yogique directe, nous ne pourrions rien percevoir
Qui transcende le domaine de l’ordinaire.

24. De même que les perceptions directes sont capables d’éliminer
Les erreurs d’appréciation pour ce qui est des formes ;
De même en est-il au sein de l’esprit.
Si un autre esprit était chargé de connaître l'esprit, leur réplication serait infinie.

25. C’est pourquoi, de par sa nature claire lumière et conscience,
L’esprit non seulement connaît son objet, mais en même temps,
A conscience de lui-même sans dépendre de rien pour le faire.
C’est ce qu’on appelle la conscience réflexive.

26. Non accompagné par cette conscience de soi que possède l’esprit,
Aucun événement mental procuré par les autres perceptions directes
Ne mériterait d’être qualifié de réelle perception directe,
Et aucune de ces autres perceptions ne permettrait de l’établir.

27. La déduction par inférence prend racine dans la perception directe ;
La perception directe est validée par la conscience de soi de l’esprit ;
Seul ce que perçoit un esprit débarrassé de l’illusion
Permet d’établir fermement quoi que ce soit.

28. C’est donc sur la base de ces perceptions directes,
Parce qu’elles sont non-conceptuelles et dépourvues d’illusion,
Que sont éliminées les erreurs d’appréciation
Concernant tous les phénomènes apparents.

29. L’esprit conceptuel est ce qui,
Se saisissant des objets au moyen d’images génériques,
Les associe à des mots pour former des concepts,
Desquels surgissent toutes sortes de désignations.

30. Même à l’esprit de celui qui n’en connaît pas le nom exact[6],
Une image générique de l’objet apparaît
Prête à être nommée. Et à l’aune de ce concept,
On désirera l’objet ou l'on se détournera de lui[7].

31. Sans cet esprit conceptuel,
On ne pourrait rien établir ou réfuter conventionnellement ;
Il serait donc impossible d’enseigner un principe
Ou de tirer quelque déduction que ce soit.

32. La pensée conceptuelle évalue et établit
Ce qui est incertain, comme les projets pour le futur.
Sans cette possibilité de déduction conceptuelle,
Les moissons seraient toujours considérées comme à venir.

33. La raison est une information qui permet de connaître une autre chose[8].
Elle doit donc être en rapport avec le sujet[9],
Être susceptible d’implication positive et négative[10].
Si ces trois conditions sont réunies, l’illusion est dissipée.

34. À partir d’une raison établie soit par une perception directe valide,
Soit par une déduction valide, ce qui est caché
Peut être pris en compte
Et, dans ces cas-là, être établi par inter-relations.

35. Certaines raisons sont naturelles, d’autres établies comme un résultat.
Que l’on ne puisse l’observer ou que ce soit son contraire que l’on observe,
Tout phénomène est de facto réfuté si la raison est qu’il n’est pas observé.
Il existe ainsi trois types de raisons en tout[11].

36. Parce qu’au niveau absolu, toutes les apparences
Sont et ont toujours été égales,
Étant donné qu'un esprit pur en a une vision pure,
Elles sont, par nature, pureté.

37. Les objets fonctionnels naissent en interdépendance et
Les phénomènes non-fonctionnels sont imputés en interdépendance.
C’est pourquoi les uns comme les autres
Sont, de par leur nature même, vides d’existence propre.

38. Parce qu’au sein de la réalité des choses telles qu’elles sont,
Un phénomène vide ne peut être différencié de sa propre vacuité,
Apparence et vacuité sont indissociablement unies.
Ce n’est que par soi-même que l’on accède à cette connaissance ineffable !

39. Toute affirmation, quelle qu’elle soit,
Proclame soit l’existence, soit l’identité de son objet.
Toute négation, quelle qu’elle soit,
En réfute soit l’existence, soit l’identité.

40. Toute affirmation ou négation basée sur un raisonnement valide,
Si elle est correctement posée comme certaine,
Permet, tant qu’elle reste conforme à la logique,
D’établir un argument ou de réfuter celui d’un autre.

41. S’il s’agit d’une réfutation, l’on peut composer
Son propre syllogisme en respectant les trois conditions,
Ou, en se basant sur les prémisses de son opposant,
Les réfuter en en exposant les conséquences.

42. Au sein même de la réalité conventionnelle, on trouve
Une vision étroite et impure
Où apparence et réalité ne coïncident pas,
Et une vision qui perçoit les choses purement.

43. Cela donne donc deux types de cognition valide au plan conventionnel,
De la même façon qu’existent deux types de vision, humaine et divine.
Leur différence se constate en termes de
Nature, causes, résultats et fonction.

44. L’une produit un moment de conscience sans illusion mais limité,
Né d’une appréhension correcte de son objet
Qui élimine les erreurs, mais reste prisonnière d'une vision conventionnelle,
Et en effectue temporairement une saisie complète.

45. L’autre est une conscience claire, illimitée,
Née de l’observation précise de la nature ultime des choses,
Qui élimine les erreurs au sujet d’un objet au-delà de la pensée
Et possède la sagesse qui connaît tout ce qui existe.

46. Le niveau absolu aussi s’analyse selon deux types d’approche :
L’un d’aspect catégorisé et l’autre d’aspect non catégorisé,
Desquels découlent les deux types de raisonnement valide
Qui permettent d’en rendre pleinement compte.

47. C’est en s’appuyant sur le premier que l’on atteint le second.
De même qu’une vision fautive peut être corrigée,
C’est par un entraînement complet à la vision valide
Que l’on percevra la vérité de la pureté et de l’égalité.

48. C’est parce que l’esprit, que ce soit sous son aspect conceptuel ou non,
Peut être trompé – comme lorsque l’on perçoit deux lunes, que l’on rêve
Ou que l’on prend une corde pour un serpent[12] – ou ne pas l’être,
Que l’on distingue les cognitions valides des cognitions erronées.

49. Sans cette distinction entre les cognitions valides et celles qui ne le sont pas,
Le tri entre ce qui est vrai et correct et ce qui est faux et trompeur
Serait totalement impossible à faire
Et aucun principe philosophique ne pourrait être établi.

50. Lorsque l’on analyse la nature de la réalité,
Quelles que soient les distinctions que l’on puisse faire
Entre perception directe, déduction, connaissance valide ou invalide,
Même ces fabrications conceptuelles,

51. S'avèrent toutes vides d'existence propre.
C’est pourquoi cette absence d’élaboration même,
Réside au cœur de toute fabrication conventionnelle
De la même façon que la chaleur est le propre du feu.

52. Ainsi, être apparent et être vide
Sont indissociables en chaque phénomène
À l’instar de la méthode et de son aboutissement[13].
C’est pourquoi on ne peut affirmer l’un et nier l’autre.

53. Peut-on, sans examiner ce qui est valide et ce qui ne l’est pas,
Sur la foi de la simple perception des gens ordinaires,
Rendre compte de l'absolu ?
Il semble que rien ne s'y oppose

54. Vu que constater qu'un phénomène s'élève comme la conséquence d'un autre —
Cette perception directe propre au commun des mortels
Sur laquelle on se base pour évaluer ou déduire le sens d’une chose —
Ne s'éloigne pas de la vérité ultime, même si elle ne lui en donne pas le nom.

55. Si l'on ne disposait pas des deux types de cognitions valides conventionnelles,
La perception de la vision pure serait une imposture
Et même pour ce qui est de la vision impure ordinaire d'une conque,
On ne pourrait déterminer si elle est véritablement jaune ou blanche.

56. Si les deux modes d'investigation de l'absolu n'existaient pas,
Nous ne pourrions connaître l'union des deux vérités et
Empêtré dans les limitations imposées par les concepts,
Nous nous couperions de toute connaissance de l’absolu.

57. Ce qui est examiné, le relatif, n'a pas d'existence réelle ;
Ce qui examine, l'esprit ordinaire et la conscience qui se connaît elle-même, non plus.
Lorsqu'on les observe, ils ne sont pas plus présents que ne l'est la lune dans son reflet dans l'eau.
Ceci est dû à l'absolue inséparabilité des deux vérités.

58. Cette vérité unique est le nirvāṇa, la limite ultime de la réalité.
Parce que c'est l'état ultime de tous les phénomènes,
C'est le corps éveillé où s'incarne l'indivisibilité du connaître et du connu,
La pure vision de sagesse sans limite ni centre.

59. Cette parfaite vision élargie
De la vaste et profonde sagesse discriminante
Nous permet de contempler le noble chemin emprunté
Par les sugata et leurs héritiers,

60. Êtres éveillés à l'intelligence puissante.
C'est le chemin des véhicules des sūtra et tantra
Si difficile à trouver. Puisque nous en avons maintenant l'occasion,
Ne gâchons pas la chance d'en récolter les fruits.

61. Ainsi, maîtrisant les quatre modes de raisonnement
Et dotés d'une intelligence clairvoyante,
Ne tombons pas dans l’illusion des raisonnements trompeurs
Mais respectons plutôt les quatre objets de confiance.

62. Si nous ne possédions pas cette faculté de comprendre,
Nous pourrions, comme l'aveugle s'en remet à sa canne,
Nous fier à la réputation, aux mots ou à une compréhension obtenue sans effort,
Au mépris du respect des quatre objets de confiance.

63. Dès lors, ne vous fiez pas à la personne
Mais fiez-vous au Dharma.
La libération vient de l’authenticité du chemin professé,
Pas de celui qui le professe.

64. Si les enseignements sont présentés correctement,
Peu importe celui qui les expose.
Les bouddhas eux-mêmes, selon les besoins des disciples,
Ont pu apparaître, par exemple, comme des bouchers.

65. Un orateur qui présenterait un enseignement
Contredisant le Mahāyana, aussi brillant fût-il,
Ne saurait, tel un démon travesti en bouddha,
Transmettre aucun bienfait.

66. Chaque fois que vous étudiez ou contemplez le Dharma,
Fiez-vous au sens, pas aux mots.
Une fois que le sens a été compris,
Qu’importent les mots qui l’ont transmis ?

67. Une fois que le sens qui devait être communiqué
A été compris grâce à la forme qui l’a exprimé,
Consacrer ses efforts à analyser chacun des mots de cette forme
Fait de nous l’égal de celui qui continue à chercher son éléphant après l’avoir trouvé.

68. Si l'on se complaît dans l'attention qu'on leur porte, les mots
Se multiplient jusqu'à épuisement de toute pensée.
Cette activité stérile nous éloigne du sens et
Nous laisse pantelants, comme un enfant épuisé par ses jeux.

69. Même une simple phrase comme « va chercher du bois »,
Sortie de son contexte, peut être analysée sans fin.
Mais au moment précis où elle est comprise,
S'arrête l'utilité des mots qui la composent.

70. Lorsque la lune lui est montrée du doigt,
L'ignorant regarde le doigt.
Les imbéciles qui ne s'attachent qu'aux mots pensent approcher le sens,
Mais la véritable compréhension n'est pas si aisée à atteindre.

71. Lorsqu'il s'agit de capter pleinement le sens,
Il faut distinguer entre sens provisoire et sens définitif
Et ne pas s'en tenir au sens provisoire
Mais s'appuyer sur le sens définitif.

72. L'Omniscient lui-même, dans sa sagesse,
En fonction des capacités et intentions des disciples,
Enseigna les différents véhicules graduellement,
À l'image des barreaux d'une échelle.

73. Quelle que soit l'intention de sagesse première, ce qui est enseigné
Comme, par exemple, les huit considérations de sens indirect,
Que l’on pourrait réfuter à l’aide de la logique,
L’est de cette façon pour répondre à un besoin spécifique.

74. La raison d'être de la progression depuis les quatre écoles philosophiques
Jusqu'au stade ultime du véhicule de Vajra
Est que les aspects non pleinement réalisés aux échelons inférieurs
Sont clarifiés aux échelons supérieurs.

75. Celui qui possède un esprit supérieur se saisit du sens définitif et,
Le considérant premier par la logique et conforme aux écritures,
Tel le cygne capable de séparer le lait de l'eau,
Fait son miel d'un océan de paroles de bouddhas.

76. Les enseignements du profond véhicule de Vajra eux-mêmes,
Bien que scellés au cœur des six limites et des quatre modes[14].
Sont infailliblement réalisés par l'usage d'une logique sans faille
Aidée des instructions du cœur de la lignée.

77. L'union indivisible de la pureté primordiale
Et de la grande égalité de tous les phénomènes
Est la conclusion à laquelle conduisent avec certitude
Les deux modes de connaissance valide.

78. En respectant les points essentiels du sens,
Littéral, général, caché et ultime, sans discordance,
Dans l'application des pāramitā, de la phase de développement,
De la phase de complétion et de la Grande Perfection

79. On obtient une ferme conviction dans ce qu’est la nature de la réalité.
C'est ainsi que les héritiers des bouddhas, à l'intelligence supérieure,
Entrent en possession d'un inépuisable trésor de Dharma,
Signe tangible du triomphe des enseignements scripturaux et de réalisation.

80. Lorsque survient l'expérience intime du sens définitif,
N'accordons pas foi à l'esprit dualiste ordinaire
Qui court après les mots et les concepts
Mais fions-nous à la seule sagesse non-duelle.

81. Cette entité qui observe des objets
C'est l'esprit ordinaire dont la nature est saisie et fixation.
Tout ce qui est ainsi conceptualisé nous trompe
Et nous éloigne de la nature véritable de la réalité.

82. Toute idée qu’une chose est réelle, ne l'est pas,
Est les deux à la fois ou n'est ni l'un ni l'autre,
Quelle que soit la façon dont elle est conçue, n'est toujours qu'un concept.
Tout ce qui est ainsi conceptualisé appartient au domaine de Māra.

83. Tout cela se trouve dans les sūtra.
Ce n'est pas en procédant par affirmation ou négation
Que l'on peut mettre fin aux concepts.
Si l'on peut voir sans accepter ou rejeter, on obtient la libération.

84. Bien qu’au-delà de toute dualité sujet-objet,
La sagesse qui s'élève d’elle même brille de sa propre luminosité,
Coupant court à toutes les élaborations conceptuelles des quatre extrêmes.
C'est là, dit-on, la forme suprême de la sagesse primordiale.

85. Elle est aussi peu familière à l'esprit immature
Que l'image du soleil à l'aveugle de naissance
Et comme, de quelque façon qu'il l'envisage, il ne peut la connaître,
Elle le terrifie.

86. Malgré tout, à l'aide des textes authentiques,
Du raisonnement qui vient à bout des quatre extrêmes
Et des instructions essentielles des maîtres,
Elle peut se manifester intérieurement et c’est comme si l'on recouvrait la vue.

87. Lorsque cela se produit, avec la foi que donne
Le goût semblable au nectar de l’enseignement du Bouddha,
Les yeux s'ouvrent à la joie sublime
De pouvoir contempler le corps de sagesse éveillé des bouddhas.

88. À cet instant, tous les phénomènes sans exception
Sont perçus dans leur stade ultime de grande égalité
Et, bien que la certitude ainsi obtenue soit indicible,
On est capable d'exprimer un inépuisable trésor de Dharma.

89. La connaissance profonde que l'on a acquise des deux vérités
Nous permet alors de constater leur indissociable unité
Et l'on comprend, comme lorsque l'on ôte la cosse pour révéler le grain,
Que c'est à ce constat que mènent tous les chemins.

90. Se dire alors combien les moyens des bouddhas sont habiles,
Et combien authentique est le chemin que tracent leurs méthodes
Fait naître en nous une irréversible confiance
En les maîtres et leurs enseignements.

91. Ayant obtenu cette suprême sagesse impermanente
On est libéré de l'existence et de la quiescence.
L'ornement de la grande compassion s'écoule sans efforts
Atteignant jusqu'aux confins de l'espace et du temps.

92. L'approche, faite dans les règles du Dharma, des deux vérités
Par la contemplation des quatre raisonnements
Fait naître l'expérience des quatre objets de confiance.
De cette cause infaillible et suprême

93. Surgit le fruit de la profonde sagesse primordiale
Dont l'expérience, lorsqu'elle atteint son apogée,
Libère les huit trésors de l'éloquence courageuse[15]
Scellés jusque là au sein de l'espace fondamental de la conscience.

94. Le trésor de la mémoire absolue fait que l'on n'oublie
Aucun des textes lus et contemplés dans le passé.
Le trésor de l'intelligence absolue fait que l'on
En distingue le sens avec précision.

95. Le trésor de la réalisation absolue fait que l'on
Assimile intérieurement le sens de l'entière collection des sūtra et tantra.
Le trésor des dhāraṇī fait que l'on n'oublie jamais
Aucun des moindres aspects de ce que l'on a étudié.

96. Le trésor de l'éloquence absolue donne le pouvoir
De contenter tous les êtres au moyen d'explications qui les satisfont.
Le trésor du Dharma consiste en la capacité que l'on acquière
À sauvegarder le trésor précieux des enseignements sacrés.

97. Le trésor de la bodhichitta permet que jamais ne s'interrompe
La lignée continue des Trois Joyaux.
Le trésor de l'accomplissement ultime donne la force
D'accepter le caractère non-né de l'égalité au sein de la nature de la réalité.

98. Quiconque a su conquérir ces huit trésors inépuisables
En sera maître à jamais et
Loué par les bouddhas et leurs héritiers,
Sera souverain des trois mondes.

99. La pertinence des enseignements des bouddhas victorieux
Est établie par les modes de raisonnement valides.
C'est en développant une conviction ferme sur le chemin authentique
Que l'on atteindra la vérité authentique, fruit de ces enseignements.

100. Avec la vision la plus pure,
Portant la grande compassion à son point de perfection,
Le Bienheureux révéla le chemin
Et dit :  « C'est au moyen des quatre raisonnements

101. Et des quatre objets de confiance que l'on doit faire l'expérience
De ce nectar auquel j'ai moi-même goûté. »
À notre époque soumise aux forces de la dégénérescence
Et à toutes sortes de méthodes qui s'opposent à eux,

102. Et bien que je vienne, ici-même, d'en répandre quelques gouttes,
Voyant comme il est difficile de pouvoir savourer le goût sublime des enseignements,
C'est avec les pensées les plus élevées
Et un profonde respect envers eux,

103. Que j'ai exposé la méthode pour faire s'élever
La sagesse immaculée qui naît de la réflexion.
Puissent les mérites de ces quelques explications
Faire de tous les êtres des égaux de Mañjuśrī !

104. Face au soleil des paroles de Mañjuśrī
Mon cœur empli de dévotion s'ouvre comme un lotus.
Puisse le miel de cette excellente exposition
Faire les délices des abeilles à qui elle est destinée !

« Cela faisait un moment que j'avais l'intention de mettre ceci par écrit et, déférant à une requête présentée aujourd'hui par le très érudit Lhaksam Gyaltsen, ce texte a été rédigé en une journée par moi, Jampal Gyépa, le vingt-neuvième jour du troisième mois de l'année Sakyong (année de l'oiseau de bois, 1885). Maṅgalaṃ. Ce texte comporte cent quatre strophes. »

| Traduit du tibétain en français par Christian Magis et relu par Ane Samten Palmo, 2021.


Bibliographie

Sources tibétaines

Mi pham rgya mtsho. "don rnam par nges pa shes rab ral gri mchan bcas/" in: gsung 'bum/_mi pham rgya mtsho. TBRC W23468. 27 vols. Paro, Bhutan: Lama Ngodrup and Sherab Drimey, 1984-1993. http://tbrc.org/link?RID=W23468 Vol. 4: 787–820

Mi pham rgya mtsho . "don rnam par nges pa shes rab ral gri/." In gsung 'bum/_mi pham rgya mtsho. khreng tu'u: [gangs can rig gzhung dpe rnying myur skyobs lhan tshogs], 2007. TBRC W2DB16631. Vol. 17: 437–450

Sources secondaires

Duckworth, Douglas, S. Jamgön Mipam: His Life and Times. Boston, MA: Shambhala Publications, 2011.

Kapstein, Matthew. Reason’s Traces: Identity and Interpretation in Indian and Tibetan Buddhist Thought. Boston, MA: Wisdom Publications, 2001.


Version: 1.0-20210826


  1. Dans le commentaire qu’il a lui-même composé sur ce texte, Mip’am Rinpoché précise qu’il s’agit des trois points du raisonnement logique : la raison, ce qui doit être établi et la thèse. Ce commentaire, Don rnam par nges pa shes rab ral gri mchan bcas (Notes sur l’Épée de la sagesse pour établir la réalité avec certitude) sera désormais désigné par les initiales MR.  ↩

  2. Ces vers sont tirés du Mūlamadhyamakakārikā (Strophes racines sur la sagesse de la Voie du Milieu) de Nāgārjuna, XXIV, 8.  ↩

  3. MR : les connaissances valides conventionnelle et absolue  ↩

  4. MR : la nature du feu, par exemple, est d’être chaud. Il n’est pas nécessaire de se demander pourquoi le feu est chaud ; c’est comme ça, tout simplement. C’est ce que le Tibétain appelle dngos po’i stobs et qu’on pourrait traduire par la force des choses.  ↩

  5. Ces deux derniers vers sont une citation du Mūlamadhyamakakārikā de Nāgārjuna, XXIV, 10.  ↩

  6. MR en donne pour exemple le cas d’un enfant, ou même d’un animal.  ↩

  7. MR dit que l’on cherche à éviter le feu et que l’on recherche l’eau.  ↩

  8. MR dit que par exemple, la présence de fumée permet de savoir qu’il y a un feu derrière la montagne.  ↩

  9. « Étant donné le son, il est impermanent parce qu’il est créé. » Dans ce syllogisme très connu, il est fait référence au fait que le son est quelque chose de créé.  ↩

  10. Dans l’exemple ci-dessus, l’implication logique positive serait le fait que tout ce qui est créé est impermanent et l’implication logique négative, le fait que tout ce qui est permanent n’est pas créé.  ↩

  11. Les trois types de raison sont : la raison de résultat, la raison de nature et la non-observation.  ↩

  12. MR : Voir deux lunes est une perception sensorielle trompeuse ; le rêve est une perception mentale trompeuse ; toutes les deux sont non-conceptuelles. Prendre une corde pour un serpent est une perception trompeuse et conceptuelle.  ↩

  13. MR. La méthode étant l'apparence et son aboutissement, la vacuité.  ↩

  14. Les six limites sont : 1) le sens provisoire, 2) le sens définitif, 3) le sens indirect, 4) le sens non-indirect, 5) le sens littéralement vrai et 6) le sens non-littéralement vrai. Les quatre modes sont : 1) littéral, 2) général, 3) caché et 4) ultime.  ↩

  15. Ces huit trésors sont mentionnés dans le Lalitavistara sūtra. Tout le passage qui suit est basé sur ce texte.  ↩