Introduction au Kangyour
Introduction au Kangyour
par Lowell Cook
Le Kangyour forme avec le Tengyour le canon bipartite du bouddhisme tibétain. En tant que tel, il représente le plus important corpus de textes bouddhiques au Tibet, et la tradition y voit la matérialisation de la parole éveillée du Bouddha. Le terme « Kangyour » vient du fait qu’il contient l’entièreté des enseignements du Bouddha (bka’) dans leur traduction (’gyur) tibétaine, principalement à partir du sanskrit, mais aussi à partir du chinois et d’autres langues, telles que le pali, le khotanais et le bourouchaski. Contrairement aux canons des religions abrahamiques qui ne contiennent qu’un seul volume, le Kangyour compte plus de 100 volumes (selon la plupart des recensions) et il n’est pas nécessairement fermé à l’ajout de nouveaux textes.
La formation du Kangyour a débuté avec ce qu’on pourrait considérer comme des « protocanons ». Les plus anciens sont trois catalogues impériaux : le Denkarma, le Pangtangma et le Chimpuma, ce dernier ayant disparu. Ces catalogues listent les traductions de textes indiens produites sous le mécénat des empereurs tibétains pendant la période impériale (629–841). Il ne s’agit pas d’anthologies ou de collections proprement dites, mais plutôt d’inventaires des textes alors disponibles. Ces inventaires ou protocanons n’établissaient pas la franche distinction entre les Paroles du Bouddha (buddhavacana) et les commentaires (śāstra) qui allait plus tard distinguer le Kangyour du Tengyour. Environ 90 % des sūtra du Kangyour furent traduits pendant cette période. Des ouvrages tantriques furent également traduits, mais ils furent officiellement placés sous le sceau du secret, et ils sont donc souvent absents des catalogues impériaux. Par ailleurs, la plupart des textes tantriques du Kangyour furent traduits pendant la diffusion ultérieure du bouddhisme au Tibet, dont on dit généralement qu’elle commença avec le célèbre traducteur Rinchen Zangpo (958–1055).
Vu l’ampleur et la profondeur du contenu traduit et plus tard rassemblé sous la forme du Kangyour, il s’agit sans doute de l’un des échanges culturels littéraires les plus prodigieux de l’histoire humaine, comparable au mouvement (plus connu) de traduction gréco-arabe qui s’est déroulé à la même époque. En plus de sa valeur spirituelle, le Kangyour recèle donc une grande importance historique, puisqu’il préserve une bonne part de l’héritage littéraire bouddhique indien qui a autrement disparu lors du déclin du bouddhisme sur le sous-continent indien.
En 1268, un catalogage des traductions tibétaines de textes bouddhistes fut dirigé par Chomden Rigpé Raldri (1227–1305) et répertorié au monastère de Narthang. Dans les décennies subséquentes, son disciple Upa Losal Sangyé Boum a créé avec des collaborateurs un autre catalogue consacré spécifiquement aux traités bouddhistes traduits, donnant lieu à la séparation entre buddhavacana et śāstra qui allait mener à la distinction Kangyour-Tengyour. Ces efforts ont mené à la création de ce qu’on appelle aujourd’hui le Vieux Kangyour de Narthang, à savoir le premier Kangyour pleinement constitué. Boutön Rinchen Droup (1290–1364) s’en est ensuite servi pour créer un autre Kangyour au monastère de Zhalou. Si les sources historiques traitent surtout du travail de Boutön sur le Tengyour, il est également connu pour avoir exclu les Anciens tantras de sa collection canonique, en prétendant qu’il était impossible de confirmer que ces textes provenaient de sources authentiques.
À la suite de ces développements, le Kangyour s’est décliné en deux lignes principales de recension textuelle : le Tsalpa Kangyour, produit au monastère de Tsal Goungtang entre 1347 et 1351, et le Tempangma Kangyour, plus tardif, produit à Gyantsé en 1431. On parle parfois des lignes de l’Est et de l’Ouest, respectivement, et de façon certes simpliste. La transmission textuelle des Kangyours est complexe – la banque de données en ligne Resources for Kanjur & Tanjur Studies (rKTs) couvre plus de quarante recensions différentes du Kangyour. Cette richesse a engendré un domaine d’études en plein essor, et les chercheurs ont largement retracé l’histoire de divers Kangyours.
Bien que la disposition des textes varie d’une recension à l’autre, la plupart des Kangyours sont divisés en sections portant sur le vinaya, les sūtra, les tantras et les dhāraṇī, sections qui possèdent à leur tour leurs propres divisions. Les subdivisions des sūtra comprennent la Perfection de la sagesse (Prajñāpāramitā), les Multitudes de bouddhas (Buddhāvataṃsaka), l’Amas de joyaux (Ratnakūṭa) et la section des sūtra généraux (mdo mang, mdo sde). Les tantras sont organisés selon les quatre classes des Nouveaux tantras – le Yogatantra insurpassable, le Yogatantra, le Tantra de la Conduite et le Tantra de l’Action – et comprennent en outre une sélection limitée des Anciens tantras (rnying rgyud) et un commentaire du Kālacakra intitulé Lumière immaculée (Vimalaprabhā). On trouve aussi un peu partout dans le Kangyour diverses prières de dédicace et d’aspiration. Il existe également un Kangyour bön qui n’a pas encore fait l’objet d’études universitaires exhaustives.
L’impression à base de planches xylographiques – la technique de la gravure sur bois – s’est sérieusement implantée au Tibet à partir du début du 15e siècle, ce qui a permis la production à grande échelle de textes sacrés. Certes, la reproduction des écritures bouddhiques a toujours été un moyen privilégié pour engendrer des mérites en Inde et au Tibet, mais la production de Kangyours a connu un boom aux 17e et 18e siècles, notamment parce que les dirigeants des royaumes du Tibet oriental y voyaient un moyen de rehausser leur statut ; la production de Kangyours s’inscrivait donc (à grands frais) dans le cadre de leurs projets d’édification étatique. Plus récemment, le China Tibetology Research Center a publié une édition comparative du Kangyour, qui utilise le Kangyour de Dergué comme texte de référence et recense les variantes de lecture issues de huit grandes éditions xylographiques[1].
Le Kangyour a lui-même fait l’objet de projets de traductions subséquentes. Une traduction en mongol entamée au 16e siècle fut achevée en 1628–1629 et imprimée plus tard, en 1718–1720. Il faut également souligner le projet 84000: Translating the Words of the Buddha, dans le cadre duquel des efforts soutenus sont en cours pour traduire d’ici 2035 l’intégralité du Kangyour en anglais et le rendre disponible gratuitement, en ligne.
Le volet du site de Lotsawa House intitulé « Paroles du Bouddha » propose des traductions d’œuvres tirées du Kangyour, ainsi que des textes connexes d’ordre extracanonique (buddhavacana et textes d’auteurs tibétains portant sur le Kangyour). Ces traductions incluent souvent du contenu supplémentaire qui reflète la façon dont les textes sont utilisés au sein de la tradition bouddhiste tibétaine. C’est le cas, par exemple, de la version du Sūtra du cœur « avec extras », ou du colophon au Tantra racine de Vajrakīla composé par Jamyang Khyentsé Wangpo.
Bibliographie et pistes de lecture
84000. “Facts and figures about the Kangyur and Tengyur.” Aug 20, 2024.
84000. “The Kangyur.” Aug 9, 2024.
84000. “What are the Kangyur and Tengyur?” Aug 23, 2024.
Almogi, Orna. Authenticity and Authentication: Glimpses behind the Scenes of the Formation of the Tibetan Buddhist Canon. Indian and Tibetan Studies 9. Hamburg: Department of Indian and Tibetan Studies, Universität Hamburg, 2020.
Berzin, Alexander. “Traditional Guidelines for Translating Buddhist Texts.”
Canti, John. 2024. “Eighty-Four Thousand Reasons to Translate the Canon.” Journal of Tibetan Literature 3 (1): 139-65.
Hackett, Paul G. A Catalogue of the Comparative Kangyur (bka’ ’gyur dpe bsdur ma). American Institute of Buddhist Studies, 2012.
Harrison, Paul. “A Brief History of the Tibetan bKa’ ’gyur.” In Cabezón and Jackson (eds.), Tibetan Literature: Studies in Genre, Snow Lion, 1996.
Schaeffer, Kurtis R., and Leonard W. J. van der Kuijp. An Early Tibetan Survey of Buddhist Literature: The “Bstan pa rgyas pa rgyan gyi nyi ’od” of Bcom ldan ral gri. Harvard Oriental Series 64. Cambridge, MA: Harvard University Press, 2009.
Schaeffer, Kurtis R. The Culture of the Book in Tibet. New York: Columbia University Press. 2010.
Skilling, Peter. “From bKa’ bstan bcos to bKa’ ’gyur and bsTan ’gyur.” In Transmission of the Tibetan Canon, edited by Helmut Eimer, 87–111. Vienna: The Austrian Academy of Sciences Press, 1997.
Tauscher, Helmut. “Kanjur.” In J. A. Silk, R. Bowring and V. Eltschinger (eds.), Brill's Encyclopedia of Buddhism. Leiden: Brill, 2020, pp. 103–111.
| Introduction traduite en français, à partir de l’anglais, par Vincent Thibault (2026).
Version : 1.0–20260505
Notes
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Il s’agit des recensions de Péking Yongle (1410), de Péking Kangxi (1605/1684–92), de Lithang ou Jang Satam (1608–21), de Dergué (1734–42), du nouveau Narthang (1741–2), de Choné (1753–73), d’Urga ou Khüree (1908–10), et de Lhasa Zhol (1934). ↩
