Introduction à Mārīcī
Introduction à Mārīcī
par Stefan Mang
La déesse bouddhiste Mārīcī (Tib. ’od zer can ma, « Déesse de l’aube[1] ») a émergé au début du moyen-âge indien en tant que personnification de sa dhāraṇī protectrice. On lui attribue le pouvoir d’accorder invisibilité et invincibilité et de protéger les pratiquants en cas de danger. Les premières traces du culte de Mārīcī remontent à une période comprise entre les 5e et 7e siècles de notre ère, et se concentrent dans le nord-ouest de l’Inde, une région marquée par les guerres et les migrations liées à la présence des Huns (Hūṇa). La déité est devenue une figure bouddhiste distincte dont les rituels ne promettent pas seulement la sécurité et le bien-être individuels, mais aussi la capacité à esquiver et contrer les ennemis et les forces adverses, y compris la maladie, l’infortune et la défaite sur le champ de bataille[2].
D’anciennes sources indiennes dépeignent Mārīcī comme la lumière éclatante de l’aube – une brillance insaisissable à laquelle il est impossible de nuire. La première référence connue à sa dhāraṇī remonte au 8e siècle, quand Śāntideva cite son incantation protectrice dans son Śikṣāsamuccaya (« Compendium de l’entraînement »), invoquant Mārīcī en tant que protectrice contre tous les dangers[3]. Si Mārīcī partage certaines caractéristiques avec des déités issues de cultures avoisinantes (y compris la déité solaire iranienne Mithra, le dieu solaire indien Sūrya, et la déesse védique de l’aube, Uṣas), elle a toujours été fondamentalement une protectrice bouddhiste dont le pouvoir repose sur la sagesse et la compassion[4].
Sur le plan iconographique, les premières formes connues de Mārīcī se trouvent dans des traductions chinoises de textes indiens désormais égarés et datant des 6e et 7e siècles. La déesse est alors assise sur un lotus et pourvue de deux bras, l’un portant un éventail et l’autre faisant un geste de bénédiction. À partir du 9e ou 10e siècle, on constate une imagerie plus élaborée dans des contextes tantriques. Mārīcī commence à être représentée avec trois visages et six bras, tenant des objets tels qu’une aiguille et du fil, une branche de l’arbre aśoka, un vajra, et un arc et une flèche. En outre, à partir du 10e siècle, il lui arrive d’être représentée sur un char tiré par sept sangliers. Mais malgré ces formes plus complexes, son rôle essentiel demeure inchangé : protéger en offrant les moyens d’échapper au danger plutôt que de le confronter violemment[5].
Au fil des siècles, un corpus considérable de matériel rituel indien s’est développé autour de Mārīcī. Une pièce centrale est La dhāraṇī de la Noble Mārīcī (Ārya-mārīcī-nāma-dhāraṇī), dont il subsiste de nombreux manuscrits sanskrits, sans parler des traductions en tibétain et en chinois. Cette dhāraṇī est toujours pratiquée de nos jours, par des pratiquants tant monastiques que laïques. Des recueils tantriques du 12e siècle, tels que le Niṣpannayogāvalī d’Abhayākaragupta et le Sādhanamālā décrivent des pratiques rituelles et des visualisations détaillées. Ensemble, ces textes indiquent que le culte de Mārīcī est demeuré longtemps actif pendant la période tardive du bouddhisme, même alors que le bouddhisme déclinait en Inde[6].
Après les 13e et 14e siècles, alors que de grands établissements bouddhistes disparaissaient en Inde, le culte de Mārīcī a décliné localement, mais il a survécu au Tibet, au Népal, en Chine et au Japon grâce à des traductions antérieures. Au Tibet, Mārīcī apparaît dans des manuels rituels, des sādhana et des trésors (gter ma) transcrits par de nombreux auteurs depuis le 13e siècle au moins, et elle demeure aujourd’hui encore une déité importante. Dans la vallée de Katmandou, au Népal, les bouddhistes newars l’invoquent aussi bien au monastère qu’à la maison pour contribuer au succès des foyers, des marchands et de la communauté élargie ; elle figure aussi dans le Saptavāra, un cycle liturgique de sept dhāraṇī puissantes récitées successivement selon les jours de la semaine pour la protection, la purification et l’accumulation de mérites[7]. En Chine, les traductions réalisées par Amoghavajra au 8e siècle ont fait connaître sa dhāraṇī et ses pratiques rituelles, ce qui a favorisé son intégration dans les traditions protectrices tant bouddhistes que taoïstes. Au Japon, où elle fut appelée Marishiten, on lui accorde une place de choix à partir du 12e siècle, particulièrement dans la classe des guerriers, qui chérissaient son association à l’invisibilité, à l’intrépidité et à la stabilité mentale[8].
Mārīcī a ensuite atteint de plus vastes horizons en Asie, ce qui a enrichi son rôle à bien des égards. Son identité essentielle n’en fut pas moins forgée en Inde – celle d’une déesse de la lumière de l’aube qui protège en aidant les autres à rester hors de danger, une gardienne pour les voyageurs et les guerriers, et une figure bouddhiste dont le pouvoir repose sur la clarté, la constance et l’impavidité.
Bibliographie
84000. The King of Ritual Manuals from the Tantra of Māyā Mārīcī’s Arising (Māyāmārīcījātatantrād uddhṛtakalparāja, sgyu ma'i 'od zer can 'byung ba'i rgyud las phyung ba'i rtog pa'i rgyal po, Toh 565). Translated by Dharmachakra Translation Committee. Online publication. 84000: Translating the Words of the Buddha, 2024. https://84000.co/translation/toh565.
______. The Maṇḍala Rites of Noble Mārīcī (Āryamārīcīmaṇḍalavidhi, 'phags ma 'od zer can gyi dkyil 'khor gyi cho ga, Toh 566). Translated by Dharmachakra Translation Committee. Online publication. 84000: Translating the Words of the Buddha, 2024.
______. The Mārīcī Dhāraṇī (Mārīcīdhāraṇī, ’od zer can gyi gzungs, Toh 988). Translated by Dharmachakra Translation Committee. Online publication. 84000: Translating the Words of the Buddha, 2024. https://84000.co/translation/toh988.
Bautze-Picron, Claudine. “Between Śākyamuni and Vairocana: Mārīcī, Goddess of Light and Victory.” South Asian Archaeology 1997 (SRAA 7), 2001: 263–311.
Bouddha Śākyamuni. La dhāraṇī de la Noble Mārīcī. Traduit en français par Vincent Thibault (2025) sur la base de la traduction anglaise de Samye Translations (2020). https://www.lotsawahouse.org/fr/words-of-the-buddha/marici-dharani.
Bühnemann, Gudrun. “A Dhāraṇī for Each Day of the Week: The Saptavāra Tradition of the Newar Buddhists.” Bulletin of the School of Oriental and African Studies 77, no. 1 (2014): 119—36.
Donaldson, Thomas Eugene. “Orissan Images of Vārāhī, Oḍḍiyāna Mārīcī, and Related Sow-Faced Goddesses.” Artibus Asiae 55, no. 1/2 (1995): 155–182.
Hall, David. The Buddhist Goddess Marishiten: A Study of the Evolution and Impact of Her Cult on the Japanese Warrior. Leiden: Brill, 2014.
Hall, David. “Mārīcī.” In Brill’s Encyclopedia of Buddhism, Vol. II, 325–331, edited by J. A. Silk, Richard Bowring, Vincent Eltschinger, and Michael Radich. Leiden: Brill, 2018.
Hummel, Siegbert. “Notizen zur Ikonographie der Mārīcī.” Monumenta Serica 37 (1986—87): 227—32.
Kim, Joo-Ho. “Emergence of a Buddhist Warrior Goddess and the Historical Development of Tantric Buddhism: The Case of Mārīcī.” Journal of the International Association of Buddhist Studies, New Series, 28/29 (2012): 49–65.
Śāntideva. The Training Anthology of Śāntideva: A Translation of the Śikṣāsamuccaya. Translated by Charles Goodman. New York: Oxford University Press, 2016.
Shaw, Miranda. Buddhist Goddesses of India. Princeton: Princeton University Press, 2006.
| Introduction traduite en français, à partir de l’anglais, par Vincent Thibault (2026).
Version : 1.0–20260505
Notes
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D’autres traductions sont envisageables. Pour en savoir plus sur les différentes interprétations de son nom, voir Hall (2018), p. 325. ↩
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Hall (2018), p. 325. Voir aussi l’introduction à The King of Ritual Manuals from the Tantra of Māyā Mārīcī’s Arising, sur le site de 84000. ↩
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Śāntideva (2016), p. 137, n. 24. ↩
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Hall (2018), p. 326. ↩
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Hall (2018), p. 326 ; Kim (2012), pp. 50—58. ↩
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Hall (2018), p. 327. ↩
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Bühnemann (2014), p. 120. ↩
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Hall (2018), pp. 328–331. ↩
