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ISSN 2753-4812
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Introduction à Ucchuṣma

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Introduction à Ucchuṣma

par Stefan Mang

Ucchuṣma (littéralement, « Feu crépitant » ou « Feu asséchant ») est une déité étroitement associée à Vajrapāṇi et Vajrakīlaya, et réputée dans les traditions de l’Inde, de l’Himalaya et de l’Asie orientale pour sa capacité à soumettre les démons et transmuer les souillures[1]. Son identité complexe s’enracine dans une double étymologie qui relie le ritualisme indien des premiers temps à la sotériologie tantrique plus tardive. D’une part, son nom sanskrit (dérivé de la racine √śuṣ, qui signifie « sécher » ou « brûler ») l’associe à Agni, le dieu védique du feu, ainsi qu’au feu digestif (jatharāgni) qui transforme et assimile les aliments[2]. D’un autre côté, son identité est inextricablement liée au concept d’ucchiṣṭa (dérivé d’ud-√śiṣ, qui évoque des « restes » ou le fait de « laisser » quelque chose). Cette notion le rattache aux Ucchuṣmarudras, une catégorie de déités dont la source du pouvoir est spécifiquement d’entrer en contact avec ce qui est impur[3]. Dans ce contexte, ucchiṣṭa fait simplement référence aux restants, ou à « ce qui a été recraché » – des substances traditionnellement considérées comme polluantes, mais ici mises à profit et transformées en source de force[4].

Dans le contexte des tantras indiens, ces aspects ont convergé : Ucchuṣma est le feu divin qui, plutôt que de reculer pas devant l’impureté, la consume[5]. On en trouve une illustration prenante dans l’hagiographie du maître indien Śāntideva, décrit comme un adepte d’Ucchuṣma. La légende raconte que Śāntideva a vécu comme un mendiant qui se sustentait « d’eau de rinçage » (des restants liquides), mais que quand cette eau polluée touchait son corps, elle commençait merveilleusement à bouillir. Cet épisode résume bien la fonction de la déité : il est la chaleur alchimique qui ingère la saleté pour la transmuer en pureté[6]. Cette fonction est aussi exemplifiée par la subjugation de Rudra, un récit mythique représentant la défaite totale de l’ego. À la dernière étape de ce processus, Ucchuṣma émerge pour avaler les restants impurs du dieu, buvant effectivement la « fange » des souillures et la transformant en nectar de libération[7].

La capacité d’Ucchuṣma à transmuer ce qui est profane en quelque chose de pur est devenue sa marque distinctive au sein du bouddhisme tibétain, ce qui se reflète dans son nom tibétain, Méwa Tsekpa (sme ba brtsegs pa). Une interprétation possible de ce terme évoque des « imperfections cutanées », ce qui rappelle le talent d’Ucchuṣma pour soigner les maladies de la peau et autres affections. Mais plus encore, il signifie « monticule d’impuretés » (une traduction dérivant du sanskrit ucchiṣṭa), évoquant son rôle de « charognard divin » qui ingère la pollution du monde[8].

Deux textes clés consacrés à cette déité sont préservés dans le canon bouddhiste tibétain. Le premier s’intitule Le mantra et l’éloge de Bhurkuṃkūṭa le roi courroucé (Toh, 756). Si le titre comporte le nom Bhurkuṃkūṭa[9], le mantra racine invoque explicitement Ucchuṣmakrodha (« Ucchuṣma courroucé »), ce qui confirme l’identité fonctionnelle de l’un et l’autre. Le deuxième texte est un dhāraṇī-sūtra intitulé Le sūtra de la Grande force (Toh, 757), dans lequel il est la déité courroucée Mahābala (« Grande force »)[10].

Le champ de purification externe et interne d’Ucchuṣma s’étend aussi à la purification des vœux tantriques (samaya). Ce rôle prend une importance particulière dans les liturgies appelées « éradications des contaminations de samaya » (dam grib nyes pa kun sel). Dans ce contexte, Ucchuṣma est invoqué pour purifier les dam grib – les salissures ou contaminations invisibles générées par les ruptures de vœux tantriques. En dévorant ou en incinérant de tels obstacles invisibles, Ucchuṣma restaure la pureté des vœux des pratiquants et écarte les obstructions qui entravent leur progrès sur la voie.

Sur le plan iconographique, Ucchuṣma apparaît sous une forme terrifiante qui sert à intimider les forces de la maladie et de la négativité. Si les détails varient selon les lignées de pratique, Le mantra et l’éloge de Bhurkuṃkūṭa le roi courroucé le décrit comme étant vert foncé, avec trois têtes, entouré d’un flamboyant halo de feu apocalyptique. Il tient des armes, telles qu’une épée, un vajra, un nœud coulant, un crochet, pour ligoter et trancher la négativité. En particulier, on le voit croiser ses mains principales au niveau de son cœur en un geste menaçant, ce qui illustre sa domination de toutes les formes de souillures.

En fin de compte, Ucchuṣma personnifie le pouvoir radical de la méthode tantrique, démontrant que même la pollution la plus virulente peut être transmuée en carburant sur la voie de l’éveil. En tant qu’invincible gardien de la pureté, il veille à ce qu’aucun obstacle – physique ou spirituel – ne résiste au feu de la sagesse.


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| Introduction traduite en français, à partir de l’anglais, par Vincent Thibault (2026).


Pour en savoir plus

Bisschop, Peter and Griffiths, Arlo. “The practice involving the Ucchuṣmas (Atharvavedapariśiṣṭa 36)”, Studien zur Indologie und Iranistik 24, 2007, 1–47.

Butön Rinchen Drup. History of Buddhism (Chos ’Byung) Vol. II. Trans. Eugéne Obermiller. Heidelberg: In Kommission bei O. Harrassowitz, 1931.

Gyurme Dorje. “The Guhyagarbhatantra and its XIVth Century Tibetan Commentary, phyogs bcu mun sel.” Ph.D. Dissertation. University of London, 1987.

Sanderson, Alexis. "Atharvavedinsin Tantric Territory: The Āṅgirasakalpa Texts of the Oriya Paippalādins and their Connection with the Trika and the Kālīkula, With critical editions of the Parājapavidhi, the Parāmantravidhi, and the Bhadrakālīmantravidhiprakaraṇa." In The Atharvaveda and its Paippalāda Śākhā: Historical and Philological Papers on a Vedic Tradition, ed. Arlo Griffiths and Annette Schmiedchen. (Aachen: Shaker Verlag, 2007. Geisteskultur Indiens: Texte und Studien, 11. Indologica Halensis), 195–311.

Yang, Zhaohua. Devouring Impurities: Myth, Ritual and Talisman in the Cult of Ucchuṣma in Tang China. Ph.D. Dissertation. Stanford University, 2013.


Version : 1.0-20260129


  1. Sanderson (2007), 197, notes 7 et 8.  ↩

  2. Yang (2013), pp. 5–6.  ↩

  3. Sanderson (2007), pp. 198–199 ; Yang (2013), p. 25 ; Bisschop et Griffiths (2007).  ↩

  4. Yang (2013), pp. 10–11.  ↩

  5. Sanderson (2007), pp. 196–199.  ↩

  6. Butön Rinchen Droup (1931), pp. 165–166. Voir aussi Yang (2013), pp. 26–29.  ↩

  7. Yang (2013), pp. 124–126. Pour un autre récit et une explication du rôle qu’y tient Ucchuṣma, voir Yang (2013), pp. 118–121.  ↩

  8. Le rôle d’Ucchuṣma en tant que dévoreur des impuretés est souligné dans La dissipation des ténèbres dans les dix directions (gsang snying ’grel pa phyogs bcu mun sel), célèbre commentaire de Longchenpa (klong chen pa, 1308–1364) sur le Guhyagarbha Tantra (rgyud gsang ba’i snying po). Dans son interprétation de la subjugation de Rudra, Longchenpa explique : « Ucchuṣmakrodha est la déité courroucée appelée rme-ba brtsegs-pa (en tibétain), “tas d’impuretés”. Il est appelé ainsi parce qu’en plus d’expulser la fange des entrailles, il boit la fange. » Gyurme Dorje (1987), p. 1138.  ↩

  9. L’éloge mentionne « Bhurkuṃkūṭa » à la première ligne, laquelle présente le titre sanskrit (dans sa translittération tibétaine). Nous ne sommes pas certains de la façon dont ce nom correspond au nom tibétain sme ba brtsegs pa, utilisé dans le reste du texte.  ↩

  10. Sanderson (2007), p. 197, note 7. Notons que dans ce contexte, « Mahābala » fait spécifiquement référence à Ucchuṣma. Dans d’autres contextes, cette épithète est utilisée pour décrire d’autres déités courroucées.  ↩


Ucchuṣma

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