Conseils satiriques pour les quatre écoles

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Mipham Rinpoche

Ju Mipham Namgyal Gyatso

Conseils satiriques pour les quatre écoles

par Mipham Rinpoché

Namo mañjuśrīye!

Grâce à l’activité éveillée des victorieux bouddhas
Et aux moyens habiles de leurs héritiers, les bodhisattvas,
Puissent les quatre écoles des enseignements bouddhistes, ancienne et nouvelles,
Transmettre avec succès leurs méthodes d’éveil parfaites !

La transmission des sūtras a été confiée aux Gendenpas ;
La transmission des mantras a été confiée aux Nyingmapas ;
La transmission de l’exégèse a été confiée aux Sakyapas ;
La transmission de la pratique a été confiée aux Kagyüpas.

Les Sakyapas sont des maîtres de l’érudition ;
Les Gendenpas, des maîtres des discours ;
Les Kagyüpas, des maîtres de la réalisation ;
Les Nyingmapas, des maîtres du pouvoir spirituel.

Il y a quatre merveilleuses transmissions :
La vue au-delà des extrêmes chez les Nyingmapas ;
La persévérance dans la méditation chez les Kagyüpas ;
La conduite irréprochable chez les Gendenpas ;
La pratique régulière de l’approche et de l’accomplissement chez les Sakyapas.
Bien que pour chacune, tout soit complet,
Chaque école privilégie une discipline particulière.

Les Nyingmapas chantent par le nez ;
Les Sakyapas entonnent avec leurs lèvres ;
Les Gendenpas chantent principalement par la gorge ;
Les Kagyüpas chantent fortement de l’intérieur.

Les Gendenpas sont comme le corps des enseignements, avec l’intégralité de la voie de l’étude scripturaire.
Les Sakyapas sont comme les yeux des enseignements, unissant les deux éléments que sont les sūtras et les mantras.
Les Kagyüpas sont comme le cœur des enseignements, qui insuffle la dévotion dans la pratique.
Les Nyingmapas sont comme la force vitale des enseignements : ils détiennent les profondes instructions essentielles pour les tantras et sādhanas.

Maintenant, quelques mots pour plaisanter :

Les Nyingmapas prétendent avoir une voie pour atteindre le niveau de Vajradhara par la pratique du Dzogpachenpo de la claire lumière, sans avoir à dépendre d’un mudrā d’activité externe (c’est-à-dire d’une compagne). Et pourtant, les lamas disent qu’ils doivent prendre épouse pour accroître leur longévité, améliorer la clarté de leur vision, entretenir leur santé, et profiter aux êtres en révélant des termas. Ils ne disent pas que pour le bien des enseignements, il serait bon d’enseigner et de pratiquer ! Que de prendre épouse puisse être un moyen de profiter aux enseignements et aux êtres, et un substitut de l’enseignement et de la pratique, tout en clarifiant la vision et ainsi de suite – voilà qui me semble fabuleux !

Les Gendenpas affirment que l’antidote à toutes les douleurs de l’existence est la sagesse qui réalise l’absence de soi. Pourtant, ils disent que quand on approche la réalisation du non-soi, on peut éprouver une telle peur à l’idée de lâcher prise sur le sentiment d’identité qu’il devient difficile de rester bien assis sur le coussin. Dans le passé, on disait plutôt que l’atteinte de la voie de la vision et la claire expérience de l’absence de soi qui la précède étaient marquées par des sentiments de joie bien spéciaux… Aurions-nous ici affaire à un symptôme de notre époque décadente ?

Les Sakyapas acceptent les yogatantras supérieurs qui affirment que la sagesse intérieure est fondamentale, sans tenir compte de la conduite. Pourtant, quand ils récitent leur sādhana à l’étape de la voie, ils maintiennent la discipline consistant à ne jamais quitter leur siège, puisque cela constituerait une transgression de leur vœu. Il semble que s’ils ont besoin de se lever pour aller chercher quelque chose, ils doivent ramper en traînant leur siège… Cela entraîne peut-être une forme de libération ou une purification physique temporaire, mais je me demande tout de même ce qui se passerait s’ils se mettaient debout !

Les Kagyüpas affirment que le Grand Sceau (Mahāmudrā) est la sagesse primordiale qui imprègne l’intégralité du saṃsāra et du nirvāṇa. Pourtant, ils expliquent le mot « mudrā » en faisant référence à une main. De quoi pourrait bien avoir l’air une main si énorme ? Ce serait assurément une vision extraordinaire !

Ha, ha ! C’était pour plaisanter.

Les paroles des grands maîtres du passé sont riches de sens, et il existe des points clés clarifiant les intentions de chacune des écoles, ancienne et nouvelles.

En outre, la plupart des adeptes de l’école Nyingma refusent de prendre la vie, mais considèrent qu’il n’est pas nécessaire de renoncer aux femmes. Si ce sont d’authentiques yogins, je prends refuge en eux ! Mais, en général, ce désir sexuel ordinaire nuit aux enseignements nyingmas. Faites attention, je vous prie !

La plupart des adeptes de l’école Kagyü n’aiment pas l’exégèse classique et la logique, et préfèrent se pencher uniquement sur l’esprit. S’ils sont de ceux en qui la réalisation et la libération sont simultanées, je prends refuge ! Mais, en général, une telle étroitesse nuit aux enseignements kagyüs et devrait donc être abandonnée.

La plupart des adeptes de l’école Genden tournent le dos à l’alcool et ainsi de suite, ce qui en fait des pratiquants modèles. Pourtant, la plupart ne voient pas de faute chez ceux qui cherchent à tuer et à blesser. Une telle hostilité est un grand ennemi. Je vous prie de faire attention !

La plupart des adeptes de l’école Sakya ne considèrent comme suprêmes que les initiations et instructions qu’ils ont eux-mêmes reçues et la branche à laquelle ils appartiennent – Sakya, Ngor ou autre. Mais ce dogmatisme et ces forts préjugés nuisent aux enseignements sakyas et doivent donc être abandonnés.

Règle générale, même si nous sommes attachés à notre propre tradition, il importe de ne pas avoir d’antipathie envers les autres traditions. À la lumière de notre propre tradition, et sachant que nous sommes tous des disciples du Bouddha, nous pouvons ressentir une grande affection mutuelle. Pour ce qui est des différents systèmes d’enseignement, ils tirent leur origine de l’époque de Khenpo Śāntarakṣita, de Guru Rinpoché et du Roi Trisong Détsen. En héritage de ce passé excellent, nous tous, ici au Tibet, acceptons les quatre sceaux, qui constituent la marque des enseignements bouddhistes. Nous sommes à cet égard tous égaux. Qui plus est, nous affirmons tous la grande śūnyatā libre d’élaboration conceptuelle. De plus, nous acceptons tous le mantrayāna et son unité inséparable de la félicité et de la vacuité. Nos vues et doctrines similaires font que nous sommes extrêmement proches.

Les autres traditions, barbares et étrangères au bouddhisme, qui ne partagent pas même avec nous les vêtements ou signes extérieurs, sont aussi nombreuses que les étoiles dans un ciel nocturne. Comparés à elles, nous bouddhistes sommes aussi rares que les étoiles visibles en plein jour. Par conséquent, quand les enseignements bouddhistes sont sur le point de s’éteindre, tous ceux et celles qui veulent garantir leur survie doivent se considérer comme les plus proches alliés. Toute hostilité entraînera la ruine ; donc, considérons-nous avec joie, comme une mère apercevant son unique enfant, ou comme un mendiant qui découvrirait un trésor inestimable.

Étant devenus les disciples d’un même enseignant,
Que tous les adeptes de ces mêmes enseignements
Rejettent l’hostilité et les partis pris,
Et œuvrent ensemble, le cœur en fête !

Tout ce qui ne cadre pas avec les enseignements,
Que cela fasse surface en nous ou chez autrui, abandonnons-le.
Tout ce qui est en harmonie avec les enseignements,
Que ce soit à nous ou à d’autres, cultivons-le.

Par le pouvoir qui en découle, ici, en ce Pays des Neiges,
Puissent les quatre grandes lignées de pratique – ces méthodes menant à l’éveil des vainqueurs –,
Resplendir de la beauté d’une profusion d’enseignements dharmiques
Et rencontrer un succès total et universel !

Mati, qui connaît la nature de chacune des quatre écoles – Sakya, Nyingma, Kagyü et Guéloug – a écrit ceci en plaisantant pour un ami. Maṅgalam !


| Traduit en français par Vincent Thibault (2024) sur la base de la traduction anglaise d’Adam Pearcey (2005, révisé en 2016), qui remerciait Khenpo Dorjé et Ringu Tulku Rinpoché.


Bibliographie

Édition tibétaine

Mi pham. "grogs dang gtam gleng ba'i rkyen las mtshar gtam du byas pa." In Mi pham gsung 'bum. 32 vols. Chengdu: Gangs can rig gzhung dpe rnying myur skyobs lhan tshogs, 2007. Vol. 7: 229–233.


Version : 1.0-20240515

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