Introduction à Siṃhamukhā
Introduction à Siṃhamukhā
par Stefan Mang
Siṃhamukhā[1], appelée Sengué Dongma (seng ge gdong ma) en tibétain – littéralement, « à tête de lionne » –, est une féroce déité féminine dans la tradition bouddhiste Vajrayāna. Généralement classée parmi les ḍākinīs ou yoginīs dans les systèmes tantriques du Yoga insurpassable (Yoga-niruttara), elle apparaît dans de nombreux cycles tantriques indiens et tibétains, et elle est particulièrement associée aux tantras de Guhyasamāja et de Cakrasaṃvara. Siṃhamukhā est invoquée en tant que puissante protectrice, réputée pour sa capacité à éliminer rapidement les obstacles, à contrer les malédictions et les attaques magiques, et à écarter les maux et les forces entravantes. Plus qu’un ange gardien, elle est révérée en tant que ḍākinī pleinement éveillée – une personnification de la sagesse éveillée sous une forme courroucée – qui ne fait pas que repousser les menaces extérieures, mais qui triomphe également des ennemis intérieurs que sont la pensée empreinte d’illusion et les obscurcissements freinant l’éveil. Donc, les sādhanas qui lui sont consacrés ne servent pas seulement de rites protecteurs : ils offrent des voies complètes menant le pratiquant à la pleine réalisation spirituelle[2].
Si les détails iconographiques varient selon les lignées, Siṃhamukhā est typiquement représentée – comme son nom l’implique – avec la tête d’une lionne rugissante. Son corps, généralement bleu ou rouge, est encerclé du feu de la présence éveillée immaculée. Elle se tient debout dans une posture dynamique, dansant, parée d’ornements en os et d’une jupe en peau de tigre, brandissant un couperet et une coupe crânienne, tandis qu’un khaṭvāṅga repose contre son épaule[3].
Selon l’école Nyingma (rnying ma), la pratique de Siṃhamukhā fut révélée et ultérieurement transmise au Tibet par l’entremise de Guru Padmasambhava, et préservée dans des termas (gter ma) textuels. Les récits biographiques du grand maître racontent que, quand des magiciens noirs mirent en péril Bodhgaya et l’université monastique de Nālandā, on fit appel à Guru Padmasambhava pour protéger le Dharma. Il médita alors sur Siṃhamukhā[4], qui lui apparut et lui conféra sa pratique et son mantra. Initié par ses bénédictions, il adopta sa propre forme courroucée appelée Guru Sengué Dradok (Tib. gu ru seng ge sgra sgrogs) et soumit les forces hostiles[5]. Pour cette raison, Siṃhamukhā est souvent considérée comme une manifestation secrète ou intérieure de Guru Padmasambhava sous la forme d’une ḍākinī.
Du côté de la tradition Sakya (sa skya), Jamyang Khyentsé Wangpo (1820–1892) retrace la lignée de Siṃhamukhā dans un récit historique qui sert d’introduction à sa collection de pratiques transmises oralement (bka’ ma) intitulée L’Excellent vase aux joyaux précieux (rin chen bum bzang). La lignée commence avec Bari Lotsawa, traducteur du 11e siècle qui reçut la pratique après s’être fait menacer par un adepte de magie noire. Sous les conseils du yogi Chiterwa au Népal, Bari Lotsawa se rendit en Inde, où le maître Vajrāsana l’initia aux rites tantriques. Tandis qu’il pratiquait, Simhamukhā lui apparut dans un maṇḍala visionnaire et lui révéla son mantra en quatorze syllabes. Grâce à la récitation quotidienne, Baripa neutralisa l’attaque magique. Il transmit ultérieurement la pratique à Sachen Kunga Nyingpo, intégrant cette déité à la tradition Sakya.
Jamyang Khyentsé Wangpo ajoute que la transmission parvint aussi au yogi Namkha Sangyé Gönpo. Ce dernier, souffrant de la lèpre, rencontra Siṃhamukhā lors d’une vision. Elle le guérit et lui transmit directement ses enseignements, qu’il transmit à son tour à Répa Kunga Darpo. La lignée fut préservée par des figures telles que Tsöndru Sengué et Chökyi Nyima – l’un des maîtres de Khyentsé Wangpo –, qui veillèrent à la continuation de cette puissante transmission ésotérique.
| Introduction traduite en français, à partir de l’anglais, par Vincent Thibault (2026).
Pour en savoir plus
Jamgön Kongtrul. The Life and Liberation of Padmakara, the Second Buddha. Trans. Trans. Samye Translations, Lotsawa House, 2018.
Jamyang Khyentsé Wangpo. History of Siṃhamukhā Practice. Trans. Samye Translations, Lotsawa House.
Khenchen Palden Sherab Rinpoché and Khenpo Tsewang. Liberating Duality with Wisdom Display: Eight Emanations of Guru Padmasambhava. Sidney: Dharma Samudra, 2012.
Shaw, Miranda. Buddhist Goddesses of India. Princeton and Oxford: Princeton University Press, 2006.
Version : 1.0–20261009
Notes
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Aussi appelée Siṃhamukhī. Les noms Siṃhinī, Siṃhavaktrā et Siṃhāsyā semblent surtout utilisés pour des figures membres d’une suite ou des déités non bouddhistes. ↩
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Shaw (2006), pp. 424–425. ↩
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Idem. ↩
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Dans ces récits, Siṃhamukhā est parfois appelée Mārajitā, Dompteuse-de-Māras. ↩
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Khenchen Palden Sherab Rinpoché et Khenpo Tsewang (2012), 75–80. Voir aussi Jamgön Kontrul (2018). ↩
