Introduction aux pratiques de comblement
Introduction aux pratiques de comblement[1]
par Adam Pearcey
Chacune des « trois séries de vœux » (sdom gsum), comme on en est venu à les appeler, a ses propres méthodes pour surmonter les manquements à la discipline. Toutes ces méthodes impliquent une forme ou une autre de confession. Selon le prātimokṣa, certaines fautes – les infractions relatives aux pārājika – sont si graves que l’expulsion de la communauté constitue la seule option, alors que d’autres offenses peuvent être expiées. Les vœux de bodhisattva peuvent être restaurés, au besoin, en les reprenant – bien que Longchen Rabjam (1308–1364) aurait affirmé que cela ne peut se faire que trois fois[2]. Il est dit que les engagements tantriques (samaya) sont plus faciles à restaurer, mais certains érudits, dont Tsongkhapa (1357–1419), croyaient que les engagements restaurés sont plus faibles que ceux qui n’ont jamais détérioré, et qu’ils ralentissent le progrès[3].
La Clarification des engagements (Samayavivyakti ; dam tshig gsal bkra), une présentation classique des samaya par le maître indien Vīlāsavajra/Līlāvajra (sgeg pa’i rdo rje), consacre un chapitre entier aux « méthodes pour restaurer le samaya détérioré » (nyams na bskang ba’i thabs rnams). Ici, le mot kangwa (bskang ba) signifie simplement « restaurer », et le texte ne laisse pas entendre qu’il pourrait s’agir d’une pratique spécifique à part entière. Néanmoins, dans un commentaire de l’ouvrage de Vīlāsavajra, le maître tibétain Tsangtön Dorjé Gyaltsen (gtsang ston rdo rje rgyal mtshan, 1137–1227), de Katok, décrit ainsi les méthodes pour restaurer les samaya endommagés :
Si le samaya rattaché au corps (éveillé) décline, offrez tout ce que vous avez – nourriture, richesses et autres possessions – à votre guru ou aux compagnons à l’égard desquels votre [engagement] s’est détérioré, et confessez-vous sincèrement. Le guru devrait alors donner son approbation. Si vous n’êtes pas en mesure de trouver [ces témoins de votre confession], confessez-vous à une centaine de leurs pairs. Si cela aussi s’avère impossible, alors, accomplissez le rituel du feu (sbyin bsregs), une offrande de festin (tshogs mchod) et une pratique de restauration (bskang ba) autant de fois que vous le pouvez devant trois de leurs pairs[4].
Donc, au tournant du 13e siècle, le terme « pratique de restauration » (bskang ba) semble dénoter une pratique qui, aux côtés du rituel du feu et de l’offrande de festin, constitue un moyen de réparer les samaya endommagés. Qu’est-ce alors que le bskang ba ?
Le terme tibétain skong/bskang ba a littéralement le sens de « remplir ». Ce serait l’équivalent du sanskrit paripūraṇa, « l’acte de remplir ». Dans ce contexte, il est tentant d’estimer qu’il s’agit simplement de « restaurer » (ou, dirions-nous, de « réalimenter ») les engagements et vœux tantriques ; toutefois, comme l’indique le Grand dictionnaire tibétain (tshig mdzod chen mo), le terme, tel que les Tibétains l’entendent, a aussi un autre aspect. Selon le dictionnaire, bskang ba serait « le futur de “combler” (skong ba), compris dans le sens de “satisfaire” (tshim pa) ou de “rendre entier” (tshang bar byed pa)[5]. » Qui, alors, est satisfait ? Et comment ?
Kangwa (bskang ba) est couramment employé comme terme générique dans les rites consacrés aux dharmapāla, populaires dans le bouddhisme comme dans le bön. Dans ces rites, diverses substances sont offertes, notamment pour « satisfaire le noble cœur (ou noble esprit) » (thugs dam bskang) des déités d’élection (yi dam) ou des esprits gardiens (srung ma), à qui l’on demande ensuite d’accorder les accomplissements ou de se charger de certaines activités (‘phrin bcol). Certains chercheurs ont conclu que ces rites sont originaires du Tibet et qu’ils n’ont pas de précédents clairs en Inde[6]. Par ailleurs, on trouve un autre rite étroitement associé au kangwa, appelé kangso (bskang gso), que le lexicographe Dungkar Lobzang Trinlé (1927–1997) a défini ainsi : « Une pratique rituelle des traditions böns et bouddhistes au cours desquelles les engagements (samaya) sont restaurés (kha bskang ba) et guéris [ou régénérés] (slar gso byas pa), par l’entremise d’une confession de toute rupture ou dégradation de samaya qui pourrait avoir eu lieu, faite auprès des déités particulières auxquelles le pratiquant s’en remet, aux gardiens, et ainsi de suite[7]. » Donc, dans ces rituels, la notion de restauration des vœux et engagements cohabite clairement avec l’idée de gratifier les déités ou de leur faire plaisir avec diverses offrandes.
Ces deux thèmes connexes – 1) la satisfaction des déités et 2) la réparation des vœux – sont également présents dans l’offrande du « cercle de festin » (gaṇacakra), qui, comme nous venons de le voir, fut aussi listés parmi les méthodes de restauration. Cette similitude apparente a incité au moins un érudit tibétain à clarifier leurs différences. Dodrupchen Jigmé Tenpé Nyima (1865–1926), un lama nyingma influent, offre cette « brève note additionnelle » dans le colophon d’une pratique de comblement qu’il a composée pour la pratique de Yumka Déchen Gyalmo, dans le cadre du Longchen Nyingtik :
Le terme « comblement » s’explique ainsi. Si l’on distingue l’offrande de festin et l’offrande de comblement, alors la première est essentiellement une pratique visant à ravir le guru et les déités du maṇḍala avec le nectar des nourritures et boissons. L’offrande de comblement, quant à elle, mérite ce nom parce qu’elle comble, c’est-à-dire qu’elle satisfait pleinement, les déités au moyen des bénédictions d’une vaste abondance de plaisirs sensoriels créés par l’esprit et effectivement présentés. C’est ainsi qu’on peut cerner la différence entre le festin et le comblement. En outre, le terme fait aussi référence à la purification par la vaste pratique des instructions sur la « grande purification pleine de remords » à l’égard des ruptures de samaya qui déplaisent aux déités du maṇḍala. Dans cette optique, « comblement » peut signifier la guérison des samaya du pratiquant ou le rétablissement de l’esprit de sagesse des déités. De façon générale, festin et comblement ne sont donc pas totalement dénués de rapport…
À la lumière de ces éclaircissements, on peut articuler de la façon suivante les caractéristiques de la pratique du comblement :
1. la gratification ou satisfaction des déités (lha rnams mnyes pa) ;
2. la restauration ou guérison (gso ba) :
a. de nos propres engagements (rang gi dam tshig) ;
b. de l’intention ou esprit de sagesse des déités (lha’i dgongs pa).
Les rites de comblement sont parfois combinés avec des pratiques de confession. Dans ce contexte, le texte le plus célèbre est intitulé Vider les tréfonds des royaumes inférieurs, communément appelé « Narak Kong Shak ». Il combine des éléments du Kagyé Sangwa Yongdzok, révélation de Guru Chökyi Wangchouk (1212–1270), au Kagyé Drakpo Rangjoung Rangshar des Trésors du Nord. Sa forme actuelle aurait été compilée par Jamgön Kongtrul (1813–1899) en vue de son inclusion dans le Rinchen Terdzö.
| Introduction traduite en français, à partir de l’anglais, par Vincent Thibault (2026).
Pour en savoir plus
Canzio, Ricardo. “Étude d’une ceremonie de propitiation Bonpo: Le Nag-zhig bskang-ba: structure et exécution” in A.M. Blondeau & Kristofer Schipper, eds., Essais sur le rituel, I (Colloque du centenaire de la section des sciences religieuses de l’Ecole Pratique des Hautes Études). Louvain-Paris: Peeters, 1988. pp. 159172
Dorje, Gyurme. “The rNying-ma Interpretation of Commitment and Vow” in T. Skorupski (ed.), The Buddhist Forum: Volume II, 1992. pp. 71–95
gtsang ston rdo rje rgyal mtshan. "gsang ba sngags kyi dam tshig gi rim pa mdor bsdus pa." In bka' ma shin tu rgyas pa (kaH thog). Chengdu: KaH thog mkhan po 'jam dbyangs, 1999. Vol. 89, pp. 503-534
Jamgön Kongtrul. The Treasury of Knowledge Book 5: Buddhist Ethics. Ithaca: Snow Lion, 2003.
Pearcey, Adam. Skong Bshags: Practices of Confession and Atonement in Tibetan Buddhism. Unpublished M.St. Dissertation, University of Oxford, 2013
Skorupski, Tadeusz and Dorje, G. and Nima, T., eds. An Encyclopaedic Tibetan-English Dictionary. Volume One: Letter Ka-Nya. Beijing; London: The Nationalities Publishing House & The School of Oriental and African Studies, 2001.
Tsongkhapa. Tantric Ethics: An Explanation of the Precepts for Buddhist Vajrayāna Practice. Trans. Gareth Sparham. Boston: Wisdom, 2005.
Version : 1.0-20260129
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Kangwa (bskang ba) est souvent traduit par « satisfaction » en français, là où les traducteurs anglophones parlent de fulfilment. Or, comme on le voit dans ce texte, le fait de satisfaire les déités n’est qu’un aspect de la pratique. Nous proposons donc « comblement », même si le terme n’est peut-être pas encore répandu, puisque son champ lexical couvre les deux principaux thèmes qui nous intéressent ici, à savoir, la satisfaction et la « réparation ». En effet, si combler a le sens premier de remplir (ce qui rappelle d’ailleurs l’étymologie tibétaine et sanskrite de bskang ba, comme on le verra dans le texte), il connote l’idée de réparation ou restauration (combler un fossé, un interstice, une lacune, une brèche, une carence, une faiblesse), et il est également utilisé pour parler d’une pleine satisfaction. On peut même combler, c’est-à-dire exaucer, des vœux, ce qui rappelle encore l’expression tibétaine thugs dam bskang, courante dans les liturgies accompagnant ce genre de rituel. ↩
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Voir Kongtrul, The Treasury of Knowledge, Book 5, p. 27. ↩
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Tsongkhapa, Tantric Ethics, p. 127. ↩
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gtsang ston rdo rje rgyal mtshan (1999), p. 530 : sku’i dam tshig nyams na/ bla ma dang grogs po gang la nyams pa de la zas nor dang bdog pa thams cad ‘bul nas zhe thag pa nas bshags pa bya’o/ bla mas kyang gnang bar bya’o/ ma rnyed na de dang mnyam pa brgya la bshags par bya’o/ de yang ma rnyed nas de dang mnyam pa gsum la sbyin bsregs dang/ tshogs mchod dang/ bskang ba la sogs nus tshad du bya’o//. ↩
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Voir Skorupski, Dorje and Nima, An Encyclopaedic Tibetan-English Dictionary, p. 229 : tshim pa dang tshang bar byed pa’i don du go ba’i skong ba’i ma 'ongs pa. Leur définition va comme suit : « [Perfectif] de skong ba au sens de rendre comblé et gratifié. » ↩
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Canzio, « Étude d’une cérémonie de propitiation Bonpo », p. 159, n. 2 : « Les bskang-ba et les bskang gso sont des rituels apparemment typiques de la religion tibétaine ; on ne trouve pas de rites similaires dans le bouddhisme indien. » ↩
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Dung dkar (2002), p. 274 : « (bskang gso) bon po dang sangs rgyas chos lugs pa gnyis ka’i chos lugs kyi byed sgo zhig ste/ rang nyid kyis bsten pa’i lha dang srung ma sogs kyi dam tshig la nyams chag byung ba rnams bshags pa byas te kha bskang ba dang slar gso byas pa’i don/ ». ↩
