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ISSN 2753-4812
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L’instruction du bâton pointé

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L’instruction dite du bâton pointé

révélée par Nyangral Nyima Özer

Le grand maître Padmasambhava résidait alors à Samyé. Il s’y trouvait un homme appelé Ngok Shérab Gyalpo, âgé de soixante et un ans, qui avait peu étudié, mais qui ressentait une foi exceptionnelle et une dévotion profonde envers le maître. Pendant une année entière, Ngok était resté auprès de Padmasambhava, à l’ermitage isolé de Drakpoché ; mais pas une fois il n’avait demandé un enseignement, et le maître ne lui en avait pas non plus accordé. Quand l’année arriva à son terme et que le maître s’apprêtait à partir, Ngok posa une « fleur » formée d’une once d’or sur un plateau à maṇḍala et lui offrit en s’exprimant ainsi :

« Grand maître, je vous en supplie, pensez à moi dans votre infinie compassion. Premièrement, je ne connais pas grand-chose. Deuxièmement, mon intelligence est faible. Troisièmement, je suis rendu vieux et mon corps périclite. Grand maître, je vous en prie, donnez-moi un enseignement pour un aîné qui approche de la mort ; un enseignement facile à saisir, qui répond à tous les questionnements intérieurs et extérieurs, dont l’expérience directe est facile d’accès, qui témoigne d’une vue englobant tout, qui est simple à mettre en pratique, et qui m’aidera réellement dans la prochaine vie. »

Il se trouve que le maître portait alors un bâton de marche. Il le leva et le tint pointé vers le cœur du vieil homme tandis qu’il lui offrit cette instruction :

« Écoute bien, vieil homme.
Regarde la présence intrinsèque en toi – l’esprit éveillé[1].
Regarde et vois :
Cette présence éveillée n’a pas de forme ; elle n’a pas de couleur.
Elle n’a pas de centre ni de périphérie.
Initialement, elle ne vient de nulle part – elle est vide.
Dans l’intervalle, elle ne demeure nulle part – elle est vide.
À la fin, elle ne va nulle part – elle est vide !

Étant vide, elle n’existe d’aucune façon ;
Il y a pourtant une clarté, une lucidité[2] ;
Quand tu vois cela et que tu le reconnais,
Ce que tu reconnais n’est autre que ta vraie nature.
Tu découvres le mode d’être de toute chose.
Tu vois la nature même de l’esprit.
Tu comprends une fois pour toutes pourquoi les choses sont comme elles le sont.
Et tu trouves les réponses aux questions – sur tout ce qu’il est possible de savoir.

Cette présence éveillée – rigpa, l’esprit éveillé – n’existe pas comme une chose concrète ;
Elle est simplement et naturellement présente, en toi.
Tu ne la trouveras jamais ailleurs.
Il est donc facile de faire l’expérience directe de la vérité ultime des choses.

Cette nature de l’esprit n’a rien à voir avec un sujet et un objet.
Elle transcende les théories, y compris l’éternalisme et le nihilisme.
Il n’y a rien qui permette de devenir éveillé –
Un « bouddha » n’est que notre propre rigpa, naturellement éveillé.
Et il n’y a rien qui s’en aille vers les domaines infernaux,
Puisque la présence éveillée est en soi immaculée.
Pas de quelconque pratique à effectuer,
Puisque la propre nature de rigpa est de s’éclairer lui-même.

Cette vue de la grande perfection, tu l’as en toi.
Donc, sois-en absolument certain, et ne cherche pas ailleurs.

Une fois que tu as ainsi réalisé la vue et que tu souhaites la mettre en pratique,
Ton corps devient ta cabane de retraite, peu importe où tu te trouves.
Alors, extérieurement, les expériences qui surgissent ne posent pas de problème, quelles qu’elles soient.
Ce ne sont que des apparences qui apparaissent,
La vacuité qui est vide.
Laisse-les être, sans compliquer les choses.
Les apparences ainsi libérées peuvent devenir tes alliées,
Et tu peux pratiquer en les intégrant à la voie.

Intérieurement, les pensées et les petits frémissements de ton esprit,
Quels qu’ils soient, n’ont pas la moindre essence – ils sont vides.
Ils surgissent, on les constate, et ils s’évaporent tout naturellement.
En revenant à la nature stable et claire de l’esprit,
Les pensées et mouvements s’intègrent à la voie :
Il est alors facile de pratiquer.

Secrètement, quelles que soient les émotions ou réactions turbulentes qui surgissent,
Observe-les directement, et elles disparaîtront sans laisser de trace.
L’émotion se libèrera immédiatement, d’elle-même.
Pratiquer cela aussi est facile.

Si tu peux pratiquer de cette façon,
Tu ne seras pas astreint à des séances formelles de méditation.
Si tu considères tout comme un allié ou un soutien,
Tes expériences de pratique seront dépourvues d’hésitation,
Le mode d’être naturel deviendra un flot ininterrompu,
Et la portée de tes actions ne connaîtra plus de limites.
En fait, quoi que tu fasses, tu demeureras toujours dans cet ultime état naturel.

Alors, tu réaliseras que même si ton corps prend de l’âge,
L’esprit éveillé ne vieillit jamais :
Il n’implique aucune différence entre « jeune » et « vieux ».
La vraie nature des choses est libre des distinctions ;
Donc, une fois que tu réalises que la sagesse de rigpa est naturellement présente en toi,
Les notions telles que « vif d’esprit » ou « benêt » perdent toute pertinence.
Quand tu comprends que tu possèdes bel et bien cette nature véritable
Qui transcende tous les préjugés et catégories,
Les étiquettes telles que « érudit » et « ignorant » sont dénuées de sens.
Ce corps, le gîte de ton esprit, n’est qu’un emprunt temporaire, et il tombera en ruines ;
Mais la sagesse de ta présence éveillée est le dharmakāya qui ne cesse jamais.
Donc, quand tu as atteint une stabilité inébranlable,
Que ta vie soit longue ou brève ne fait aucune différence.

Alors, vieil homme,
Pratique cette authentique vérité de toute chose,
Et instaure cette pratique au plus profond de ton cœur.
Ne confonds pas les mots et leur sens.
Ne t’éloigne jamais de ton meilleur ami, la diligence.
En toutes circonstances, maintiens ta présence d’esprit[3].
Ne succombe pas au bavardage insensé et au commérage frivole.
Ne t’empêtre pas dans des réflexions médiocres[4].
Ne te laisse pas trop accaparer par les problèmes familiaux.
N’aie pas d’attachement excessif envers la nourriture et la boisson.
Que ton esprit s’oriente vers une mort simple et sans prétention[5].
Tu n’en as plus pour très longtemps, alors applique-toi !
Voilà mon instruction pour un vieil homme qui s’approche de la mort ;
Voilà ce qu’il faut faire ! »

Tandis qu’il lui offrait ces conseils, le grand maître avait continué de pointer son bâton vers le cœur du vieil homme, et c’est pourquoi on en vint à parler de « L’Instruction du bâton pointé vers le vieillard ». Ngok Shérab Gyalpo fut libéré et parvint aux siddhis. Pour le bien des générations futures, la Dame de Kharchen coucha par écrit cet enseignement, qu’on appelle aussi « L’Instruction du bâton pointé ».

Sceau! Sceau! Sceau!


| Traduit en français par Vincent Thibault (2026) sur la base de la traduction anglaise de Rigpa Translations (© 2016, publiée via Lotsawa House en 2020). Rigpa Translations remerciait Alak Zenkar Rinpoché et saluait Erik Pema Kunsang pour sa traduction antérieure et pionnière.


Version : 1.0-20260421


  1. byang chub sems (bodhicitta), traduit dans d’autres contextes par « esprit d’éveil »  ↩

  2. L’anglais propose « a knowing », qui n’évoque pas une « connaissance » au sens courant (des connaissances en botanique, etc.), mais quelque chose comme la faculté de connaître, ou plutôt une sorte d’intelligence pure, à l’état brut.  ↩

  3. dran pa'i rtsis kyis zin bar mdzod:, que les traducteurs vers l’anglais ont rendu par Embrace everything with the sheen of mindfulness, invitant à tout accueillir en lui appliquant le « vernis » de dran pa. Ce fameux terme polysémique, souvent traduit, dans d’autres contextes, par « attention » ou « pleine présence », évoque le rappel ou le souvenir.  ↩

  4. « Médiocres » rend ici tha mal : ce terme, autre part traduit par « ordinaire », peut aussi avoir le sens de « sans importance », « à rejeter », « vulgaire »… Les traducteurs vers l’anglais ont opté pour unwholesome, évoquant des pensées dommageables, ou malsaines.  ↩

  5. On a ici une autre occurrence de tha mal, utilisé dans un sens légèrement différent : on est serein à l’idée d’une mort… ordinaire.  ↩

Nyangral Nyima Özer

Nyangral Nyima Özer

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