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ISSN 2753-4812
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Introduction au gaṇacakra (tsok)

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Introduction au gaṇacakra

par Stefan Mang

Le gaṇacakra (tshogs kyi 'khor lo) est un festin rituel au cours duquel les déités d’un système tantrique spécifique sont vénérées dans le contexte d’une pratique en groupe[1]. Il crée un maṇḍala (ou « espace rituel sacré ») particulier pour les pratiques de nombreux tantras supérieurs (mahāyoga, anuyoga et atiyoga, ou niruttarayoga[2]). Le gaṇacakra représente un jalon important dans le développement de l’internationalisation des pratiques tantriques et dans la formation des pratiques collectives. Ses objectifs principaux sont d’accumuler les provisions de mérites et de sagesse (puṇya- et jñāna-saṃbhāra ; bsod nams et ye shes kyi tshogs) et de maintenir et de restaurer les engagements (samaya ; dam tshig) pris lors d’une transmission de pouvoir ou initiation (abhiṣeka ; dbang) dans les tantras supérieurs[3]. Depuis son apparition autour du 9e siècle[4], le gaṇacakra a accédé à une immense popularité, et il est aujourd’hui pratiqué sur une base régulière par nombre d’adeptes du bouddhisme tibétain.

Le gaṇacakra s’articule autour de plusieurs éléments clés qui sont omniprésents dans l’ensemble des traditions indienne et tibétaine. Dans les deux cas, on trouve des commentaires qui, plutôt que de s’aligner sur un cycle tantrique spécifique, présentent le gaṇacakra de façon générale et applicable aux différentes pratiques[5]. Si certains facteurs varient selon le sādhana, la tradition rituelle et l’époque où le texte fut composé, certains éléments sont immanquables[6] : le gaṇacakra requiert un lieu rituel spécialement préparé et un groupe de participants qui incluent un maître rituel, des pratiquants hommes et femmes, et un ou des assistants rituels. Ensemble, ils forment le maṇḍala des êtres de samaya (samayasattva ; dam tshig pa), c’est-à-dire l’assemblée des déités visualisées par les participants. Le rituel est accompli lors de jours particuliers du cycle lunaire, dans un lieu sacré ou devant un autel dûment préparé. Les non-initiés et les personnes qui ont rompu leurs samaya ne sont pas admis. Les participants préparent l’espace rituel et les offrandes, puis invitent les êtres de sagesse (jñānasattva ; ye shes pa), c’est-à-dire les déités « proprement dites ». Ce faisant, les offrandes sont bénies et transformées en substances de samaya. Ces offrandes sont alors offertes aux déités et consommées par les participants. Le tout s’accompagne d’autres pratiques et rituels, comme des chants et des danses. Des offrandes sont aussi faites aux déités mondaines pour les satisfaire et les apaiser et pour invoquer leur protection. Enfin, la visualisation du maṇḍala est dissoute et les jñānasattva sont invités à partir. Le rituel se conclut généralement par des prières d’aspiration et une dédicace des mérites au bien de tous les êtres vivants.

Le gaṇacakra a probablement fait son entrée dans le bouddhisme vers le 9e siècle par l’entremise du « proto-yoginītantra » intitulé Sarvabuddhasamāyoga, qui emploie le terme gaṇamaṇḍala[7]. Dans les yoginītantra plus tardifs, tels que le Catuṣpīṭha, le Cakrasaṃvara, le Hevajra et le Kālacakra, le gaṇacakra prend une place de plus en plus importante. Les sources originales du gaṇacakra sont donc les yoginītantra et leurs commentaires indiens qui ont été préservés en sanskrit et en tibétain. En plus de ces tantras et des commentaires qui leur sont associés, seize manuels rituels de gaṇacakra (gaṇavidhis) indépendants, qui fournissent des instructions pratiques détaillées, ont été préservés en tibétain[8]. Les écoles Sarma (gsar ma) du bouddhisme tibétain voient dans les textes mentionnés plus haut et désormais disponibles dans le Kangyour (bka’ ’gyur) et le Tengyour (bstan ’gyur) les sources premières de leurs interprétations du gaṇacakra. Les auteurs de ces écoles les citent d’ailleurs régulièrement dans leurs commentaires sur la pratique. À ce propos, l’un des commentaires les plus importants des écoles Sarma est celui composé par Sakya Paṇḍita (1182–1251), Le rituel de gaṇacakra (tshogs 'khor cho ga). L’école Nyingma (rnying ma) tend pour sa part à fonder ses explications sur certains textes propres à cette école et figurant désormais dans son canon, appelé Nyingma Gyuboum (rnying ma rgyud ’bum)[9]. Le Tantra de l’Essence des secrets (Guhyagarbha ; gsang ba’i snying po) et le Pal Heruka Galpo (dpal he ru ka gal po) comptent parmi les sources les plus fréquemment citées dans ce contexte. L’une des plus importantes présentations du gaṇacakra selon la tradition Nyingma se trouve dans le Commentaire détaillé du Lama Gongdü (dgongs 'dus rnam bshad) de Jigmé Lingpa (1730–1798). À la suite d’une standardisation de la structure rituelle au cours des 18e et 19e siècles, de nombreux auteurs nyingmas ont composé des commentaires plus courts et plus « génériques » sur la pratique[10]. Pensons à ceux de Tsélé Natsok Rangdrol (né en 1608), Adzom Gyalsé (1895–1969) et Gönpo Tséten (1906–1991), qui s’appliquent à toute pratique de gaṇacakra.


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| Introduction traduite en français, à partir de l’anglais, par Vincent Thibault (2026).


Pour en savoir plus

Cantwell, Catherine. "To Meditate upon Consciousness as vajra: Ritual ‘Killing and Liberation’in the rNying-ma-pa Tradition." In Tibetan Studies: Proceedings of the Seventh Seminar of the International Association for Tibetan Studies (1995), Graz: 107–118.

Collet-Cassart, Benjamin. “The Generic Commentaries on Development Stage in the 18th and 19th Centuries A.D. A Study and Translation of Kunkhyen Tenpe Nyima’s ‘Compendium of Key Instructions’.” Unpublished MA Dissertation. Kathmandu: Rangjung Yeshe Institute, 2011.

Dalton, Jacob. "A Crisis of Doxography: How Tibetans Organized Tantra during the 8th–12th Centuries." Journal of the International Association of Buddhist Studies (2005): 115–181.

Haruki, Shizuka. “An Interim Report on the Study of Gaṇacakra: Vajrayāna’s New Horizon in Indian Buddhism.” In Editorial Board, ICEBS, Esoteric Buddhist Studies: Identity in Diversity: 185–198. Koyasan: Koyasan University, 2008.

Sugiki, Tsunehiko. "The Consumption of Food as a Practice of Fire-oblation." In Esoteric Buddhism in Medieval South Asia: 53–79. International Journal of South Asian Studies, 3, 2010.

Szántó, Péter-Dániel. "Minor Vajrayāna texts V: The Gaṇacakravidhi attributed to Ratnākaraśānti." Tantric Communities in Context (2019): 275-314.

Szántó, Péter-Dániel & Arlo Griffiths. "Sarvabuddhasamāyogaḍākinījālaśaṃvara". In Brill Encyclopedia of Buddhism, Vol. I Literature and Languages, ed. Oskar Von Hinuber, Vincent Eltschinger, and Jonathan Silk, 365-372. Leiden: Brill, 2015.


Version : 1.0-20260129


  1. Szántó et Griffiths (2015), p. 367.  ↩

  2. Shizuka (2008), pp. 187–188. La classification des tantras en mahāyoga, anuyoga et atiyoga reflète l’approche de l’école Nyingma du bouddhisme tibétain. Les écoles Sarma considèrent que ces trois catégories sont des étapes d’un unique véhicule relevant des niruttarayoga-tantra. Voir Dalton (2005), p. 141.  ↩

  3. Szántó (2019).  ↩

  4. Il est évidemment difficile de cerner le moment exact où la pratique du gaṇacakra a vu le jour. La date fournie ici est provisoire et ne vise qu’à offrir une orientation historique approximative.  ↩

  5. Pour un exemple indien de ce genre de commentaire général, voir Szántó (2019). Pour un exemple tibétain, voir le commentaire d’Adzom Gyalsé.  ↩

  6. Voir aussi la présentation que fait Szántó (2019) des principaux éléments d’un gaṇacakra indien.  ↩

  7. Szántó et Griffiths (2015), pp. 368 et 340 ; Shizuka (2008), p. 188.  ↩

  8. Un seul de ces seize manuscrits est toujours disponible en sanskrit. Il fut trouvé et analysé par Péter-Dániel Szántó. Voir Szántó (2019).  ↩

  9. Comparé aux tantras et commentaires figurant dans les collections du Kangyour et du Tengyour, le gaṇacakra tel qu’il est présenté dans les tantras nyingmas (rnying rgyud) comprend plusieurs caractéristiques rituelles uniques.  ↩

  10. Collet-Cassart (2011), pp. iv-2.  ↩


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